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Rencontre avec l’artiste Noémie Doge

 

Après une formation dans le bijou contemporain à la HEAD à Genève, la Gerrit Rietveld Academy à Amsterdam (Bachelor) et au Royal College of Art de Londres (Master en jewellery and metal), ainsi qu’une belle carrière dans les arts appliqués, Noémie Doge se consacre aujourd’hui entièrement au dessin.
Une vocation, qui si elle n’apparait qu’en 2014, n’est pas arrivé du jour au lendemain car elle avoue avoir toujours dessiné.

Après Morges et Lausanne, où elle a notamment co-fondé L-Imprimerie, l’artiste s’est installée fin 2017 avec sa famille à La Chaux-de-Fonds, où son mari, David Lemaire a été nommé directeur du Musée des Beaux-Arts.

C’est dans son nouvel appartement, encore un peu dans les cartons, « on reçoit le canapé demain », que Noémie Doge m’a accueilli pour parler de son travail et de son exposition qui se tient jusqu’au 10 mars 2018 à la galerie Kissthedesign.

 

 

Portrait de famille: Noémie Doge et ses deux filles
Portrait de famille: Noémie Doge et ses deux filles

 

Les nouveaux dessins en couleurs de Noémie Doge
Dans la chambre: Les nouveaux dessins en couleurs de Noémie Doge, offerts à son mari.

 

 

Ton travail en bijou a été exposé dans le monde entier, a remporté de nombreux prix (Fondation Ikea, etc.) et a intégré de prestigieuses collections comme celle du Mudac, du Royal collège of art de Londres et du musée d’art et d’histoire de Genève. Pourquoi avoir quitté une carrière si prometteuse pour te consacrer au dessin?

Oui ça marchait bien, mais financièrement c’était compliqué. En fait je n’ai jamais su profiter du succès d’une collection, je me dépêchais de l’abandonner pour commencer la nouvelle.

J’exposais beaucoup et étais représentée par plusieurs galeries en Europe: La galerie Tactile à Genève, Louise Smit à Amsterdam, chez Caroline Van Hoek à Bruxelles. C’était bien, mais le bijou est un petit milieu, tu en fais vite le tour. J’avais envie d’en sortir, je me sentais étriquée dans le médium et dans ce qu’on attendait de moi.

Maintenant je trouve ça idiot, mais à l’époque j’avais le sentiment que les arts appliqués étaient sous-estimés par le milieu des Beaux-Arts, ça me gênait parce que je ne me voyais pas comme une artisane.

De manière générale, j’ai l’impression que ce n’est pas non plus facile commercialement pour le bijou contemporain, en effet la plupart des galeries avec qui je collaborais sont aujourd’hui fermées, même Caroline Van Hoek, qui exposait il y a peu à Design Miami Basel, vient de jeter l’éponge.

 

 

"Introduction to world music", 2007, de Noémie Doge
“Introduction to world music”, 2007, de Noémie Doge

 

 

Malgré tout, on sent le métier de l’art appliqué derrière tes dessins. Est-ce que tu te sens influencée par ta pratique antérieure et si oui de quelle manière? 

Avec le recul, je vois ma pratique dans les arts appliqués comme une force. Elle a forgé mon identité et je revendique cet amour de l’ornement. J’utilise ces qualités dans mes dessins, ça ne me fait plus peur.

Ma méthode empreinte de répétition et de minutie ressemble à celle que j’avais avant. Ce même soin apporté à la bonne facture et à la composition. Finalement mes dessins restent très ornementaux, c’est l’héritage des arts décoratifs.

 

 

Art prints de Noémie Doge
Noémie Doge, “Unfolded #18 et #17”, 2014, Impression jet d’encre sur du papier Hahnmühle German etching 310 gm2, Edition de 5 (+ 1 AP)

 

 

Est-ce qu’il y a des formes ou des obsessions qui sont passé d’un médium à l’autre?

Non. La seule chose qui est restée, est le rapport de mon corps à l’oeuvre. Je suis presque dans la performance physique, je me lance des défis. La répétition est très importante pour moi, je répète toujours le même geste mécanique avec le poignet. Ce que j’aime le plus c’est l’exécution, aller toujours plus loin jusqu’à la limite de la matière voire jusqu’à l’épuisement.

Avant je travaillais jusqu’à la douleur, je me suis même scié le doigt jusqu’à l’os pendant que je réalisais un bijou. Mais maintenant je m’arrête avant d’avoir mal! Même si l’aspect performatif reste présent.

il y a quelque chose de méditatif dans la répétition, je rentre au fond de moi-même.

 

 

Vue de l'exposition "méditations sur un cheval de bois" de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign
Vue de l’exposition “méditations sur un cheval de bois” de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign

 

 

À la galerie, les visiteurs sont impressionnés par ta technique et le rendu par endroit si fin qu’il évoque pour beaucoup la gravure. Peux-tu dévoiler la manière dont tu abordes ton dessin.

Je travaille toujours en série. La vision, les optiques, m’intéressent, tout comme mon lien à l’environnement, ou plutôt à la perception que j’ai du paysage. J’utilise ces outils, les télescopes par exemple, pour construire l’image, mais pas pratiquement. Je m’imagine dans la nature en train de regarder à travers des lentilles. j’y inclus ensuite le mouvement et le temps, comme si le paysage défilait dans la longue vue.

Il est question de la direction du regard, pour l’exposition chez Kissthedesign j’ai dirigé mon regard vers le ciel, pour la précédente c’était sur la montagne.

Le fait que je sois enceinte au moment de préparer l’exposition a probablement motivé le choix du ciel. Les étoiles sont un peu comme des cellules, j’y voyais un lien intéressant entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, le macro et le micro.

Je construis l’image sur ordinateur avec des photos de sources diverses. Les collages sont préparés sur photoshop, de manière très instinctive, j’essaie d’ailleurs d’aller vite et d’y passer très peu de temps pour rester le plus possible dans l’intuition brute. J’en fais plein et ensuite je sélectionne.

L’image de base est construite à partir de photos personnelles que je prends avec mon iPhone, mais aussi d’internet, et parfois je scanne, des cartes postales par exemple.

 

 

Dans la cuisine, chaises et table vintage. Suspension de billard chinée
“On a choisi l’appartement pour la cuisine, on s’y est tout de suite senti bien”. Les peintures de citrons en arrière-plan sont de Nelly Haliti, 2012

 

 

Le dessin est d’une telle complexité qu’on imagine le drame que ça doit être de faire une erreur! Comment gères-tu les accidents?

En fait je ne peux pas me rater. Et je n’efface jamais. Généralement je passe plusieurs fois sur le dessin, c’est comme ça que je gère les contrastes. Je travaille les unes après les autres, des couches de crayon de différente dureté. Je peux revenir jusqu’à trois fois sur le dessin. Donc si il y a des accidents, je les intègre.

Le seul dessin où j’ai pris la gomme est celui du cheval où exceptionnellement j’ai effacé un bord pour amener du vide. Il est d’ailleurs resté longtemps de coté à l’atelier jusqu’à ce que je trouve ce qui n’allait pas.

 

 

Méditations sur un cheval de bois #1, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup
Méditations sur un cheval de bois #1, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

Méditations sur un cheval de bois #5, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup
Méditations sur un cheval de bois #5, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

 

Tu traites souvent tes oeuvres en série avec une thématique large qui les rassemble. Pour l’exposition à la galerie Kissthedesign quel est le point commun entre les dessins? En effet certains sont totalement abstraits alors que d’autres sont plus figuratifs.

Ce sont tous des paysages, plus précisément différentes perceptions d’un paysage lunaire. Le cheval est la trace d’un rêve. Les dessins plus abstraits représentent un zoom sur la structure de la planète, notamment un désert qui répète la forme circulaire de la lune. Je dessine mes séries comme différentes couches qui se réfèrent les unes aux autres.

 

Pourquoi avoir choisi un médium tel que le dessin sur papier pour évoquer la vision photographique? 

Avec le dessin il y a une vibration, le regard est perdu on perçoit plusieurs niveaux d’impression. Puis on voit encore d’autres choses dans la superposition. La photographie est ce qu’elle est, elle est plus immédiate.

Pour moi, consacrer du temps à l’image, au dessin, la rend importante. On pourrait se dire que si l’artiste y a passé autant de temps, c’est que ça doit être important.

J’ai le sentiment que le dessin permet d’entrer dans l’image de manière plus physique. Je me sers d’ailleurs beaucoup de la symétrie. Le corps humain est symétrique, alors comme devant un miroir, il est attiré par son reflet. L’effet miroir ouvre ainsi une porte d’accès qui t’emmène ailleurs et me permet de jouer sur l’illusion.

 

 

Chez Noémie Doge
Collections dans la chambre d’ami: Au mur, “Madonna nr. 85” d’Annelies Strba, 2009. Dans la bibliothèque: En haut à gauche, dinosaure de Noémie et sa fille Philomène et à droite, vase de Noëmi Niederhauser coproduit par le mudac et le cepv.

 

 

On sent un rapport au temps fort dans tes dessins. Les paysage sont lunaires, la nature étrange et le grain de l’image est omniprésent. Comme de vieilles photographies d’un futur post-apocalyptique. C’est désincarné, la figure humaine y est absente pourtant sa trace y est universelle et un peu nostalgique.
Quelle place occupe l’histoire dans ta thématique? Comment construis-tu cette narration en plusieurs temps?

C’est difficile de répondre, je travaille de manière intuitive. J’ai appris à faire confiance à mon intuition. Pour les mots je parle beaucoup avec David mon mari. Je fais et après on discute, il m’aide à théoriser car j’ai beaucoup de peine à le faire.

Sur la question du temps, je pratiquais déjà ces aller-retours, cet hors du temps avec le bijou. Cela correspond probablement à une envie de l’ailleurs et de voyages.
Maintenant ça m’intéresse d’utiliser le crayon dans un monde où les images se font tellement vite, de ralentir, d’aller à l’encontre de ce développement. Oui c’est peut-être un peu de nostalgie. Mais le temps est devenu un luxe, alors il rend précieux ce qu’il produit.

Quant à la narration, elle joue un rôle sélectif dans mes dessins, car je garde uniquement les images où je peux me raconter une histoire. J’ai une archive assez large de photomontages sur mon ordinateur et c’est grâce à ce potentiel narratif que j’arrive à choisir quelle image sera réalisée sur papier.

 

Et comment expliques-tu l’absence de la figure humaine?

En fait la figure humaine n’est pas absente, elle apparait physiquement sous la forme des masques que je compose avec les optiques. Les appareillages utilisés sont d’ailleurs souvent un mélange anachronique, par exemple des longues-vues du 19e siècle et des appareils high-tech contemporains.

 

 

Vue de l'exposition "méditations sur un cheval de bois" de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign
Vue de l’exposition “méditations sur un cheval de bois” de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign

 

 

Il y a quelque chose de très précis et en même temps de parfaitement indéfini dans tes oeuvres, comme si l’oeil et l’esprit avaient du mal à la figer complètement. Est-ce que c’est un effet contrôlé de ta part? Qu’est-ce que cela exprime de ta vision de l’oeuvre d’art?

Oui je ne souhaite pas figer l’image, le but est de perdre le spectateur. J’aime m’entourer d’images que je peux regarder souvent et toujours y voir autre chose.

Par exemple j’ai une peinture de Peter Dreher, dont je ne me lasse pas, pourtant elle représente  juste un verre tout simple, mais la toile a quelque chose de spécial. J’ai envie que mes dessins agissent de la même manière, qu’on puisse les apprécier de plus en plus. Alors je travaille contre l’équilibre. Dans ma narration aussi je brouille les pistes, c’est décousu.

 

 

De gauche à droite: Toiles de Peter Dreher ("Tag um Tag guter Tag 999", 1995) et de Luisanna Gonzalez-Quettrini (2017)
De gauche à droite: Toiles de Peter Dreher (“Tag um Tag guter Tag 999”, 1995) et de Luisanna Gonzalez-Quattrini (2017)

 

 

Quels sont les artistes qui t’inspirent?

J’aime beaucoup le travail de l’artiste britannique Paul Noble. Depuis les années 90, il s’applique à créer la ville « Nobson Newtown » dans des dessins au crayon gris. Il y a aussi Alain Huck avec qui je partage une technique similaire, cette même façon de construire l’image en couches. Marta Riniker-Radich, une artiste suisse dont j’apprécie les petits formats au crayon de couleurs, elle dessine des motifs souvent très complexes aux nombreuses ramifications. La peintre sud africaine Marlene Steyn, le réalisateur Andreï Tarkovsky, etc.

La photographe Jennifer Niderhauser-Schlup avec qui j’ai collaboré m’a beaucoup inspiré. C’est avec elle que j’ai commencé à travailler sur la longue vue. C’est amusant car nous nous sommes ensuite chacune approprié le thème de manière très personnelle, elle l’a emmené complètement ailleurs.

Je suis aussi influencée par mes lectures, par exemple le rapport au paysage que j’ai trouvé chez l’écrivaine française Céline Minard. Notamment dans « Le Grand Jeu », l’histoire d’une femme qui construit une cabane high-tech à flanc de montagne pour être seule. J’ai été touchée par son lien avec ce paysage aride et hostile.

 

 

Dessin de Alain Huck dans le salon
Dans le salon: Dessin de Alain Huck (à droite) et toiles de toiles de Jérôme Hentsch et de Luisanna Gonzalez-Quattrini (“after some hours without clothes, curiosity”, 2006)

 

 

Et la prochaine série?

Elle n’est pas encore là! J’ai fait des dessins petits formats en couleur que j’ai offert à David, je vais probablement poursuivre dans cette voie, en attendant de trouver un atelier à La Chaux-de-Fonds.

 

 

Propos recueillis par Corine Stübi
Photos © Corine Stübi, exceptées les reproductions des dessins de Noémie Doge par Jennifer Niederhauser-Schlup

Image en titre: Méditations sur un cheval de bois #2, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

 

Dessins en couleurs, Noémie Doge
Dessins en couleurs de Noémie Doge

 

Chez Noémie Doge
Édition de John M Armleder, “Tom Crown”, 2007, édition Amamco. Dessin de Alain Huck et Sandrine Pelletier, “Trajectoire”, 2017. Peinture de Stéphane Bordarier, 2004 et réimpression d’une photographie de Felix Thiollier “vol de l’âme”.

 

Desserte vintage dans la cuisine
Desserte vintage dans la cuisine
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Entretien avec le peintre David Weishaar

Portrait de David Weishaar avec la toile “Black dog runs at night”, 2017.

 

Ktdsays vous montre les coulisses des expositions de la galerie Kissthedesign. Une belle opportunité d’en découvrir plus sur les artistes en marge de leurs expositions et dans l’intimité de l’atelier.

Pour inaugurer la rubrique visite d’atelier, j’ai rencontré le jeune artiste David Weishaar aux Ateliers de Bellevaux à Lausanne, où il pratique la peinture. Son exposition « Presque ombre » se tient à la galerie Kissthedesign du 28 avril au 2 juin 2017.

 

Vue des ateliers de Bellevaux Photo © Corine Stübi
Vue des ateliers de Bellevaux.

 

Tu te consacres aujourd’hui entièrement à la peinture, est-ce que cela a toujours été le cas ?

Oui plus ou moins, j’ai commencé la peinture à l’âge de 15 ans au Lycée, puis en arrivant aux Beaux-arts de Strasbourg, je me suis exercé au dessin sous l’influence d’un professeur. C’était une formation à l’ancienne, j’y ai appris le dessin d’observation et de figure en reportant le sujet à travers un quadrillage, on s’exerçait au croquis à l’extérieur. Je me suis donc tout naturellement développé dans la peinture figurative, même si à l’époque, on trouvait tous cet enseignement traditionnel un peu pénible. Mais avec le recul, je comprends que ça m’a permis d’acquérir une technique sure et m’a ouvert d’autres horizons quand je suis entré à l’ECAL.

 

Tes tableaux dépeignent des sujets très variés, où puises-tu tes références visuelles ? Qu’est-ce qui t’inspire au quotidien ?

Mes images proviennent de la presse, ce sont souvent des captures d’écran car je lis la presse depuis mon smartphone. Je regarde beaucoup de vidéos, des documentaires scientifiques notamment, sur internet et fais des screenshots de tout ce qui m’interpelle. Je dois avoir des milliers de photos d’écran enregistrées dans mon téléphone. Ça m’arrive aussi de photographier l’image sur mon ordinateur, j’aime bien ce passage à travers plusieurs écrans, ça dégrade l’image d’une manière intéressante. J’ai plusieurs amis qui faisaient ça et ça me plaisait bien. J’ai ensuite appris que Luc Tuymans, dont j’admire la production, travaillait aussi de cette manière.

Depuis que je suis tout jeune, je suis fasciné par la nature et l’animalité. En ce moment, je lis d’ailleurs un livre formidable « L’univers sans l’homme » de Thomas Schlesser, qui reprend l’histoire de l’art, plus particulièrement de la peinture, avec le filtre du rapport de l’homme avec son environnement. De la Renaissance à aujourd’hui, il mesure l’impact de l’homme sur la nature à la fois directement dans l’œuvre et dans le contexte, dans lequel les artistes évoluaient. Actuellement, je suis en plein dans ce type de réflexions et il y a tout un bestiaire, d’animaux, mais de plantes aussi, qui peuplent mes œuvres récentes.

 

David Weishaar, Strobile, 2016
David Weishaar, Strobile, 2016. Huile sur toile, 70 x 90 cm

 

David Weishaar, World brain, 2016
David Weishaar, World brain, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm


Dans ton travail il y a d’un côté des motifs très classiques, justement le paysage, la nature, les animaux et de l’autre des images à sensation qui font le buzz sur les réseaux sociaux (Des conflits, des guerres ou des fun facts scientifiques ou pas).

Oui, la deuxième partie fait justement référence à l’intervention de l’homme sur son environnement. C’est un peu la trace, le passage de quelque chose qui n’est pas vraiment représenté. L’humain est d’ailleurs rarement illustré directement dans mes toiles, mais il s’y trouve sous la forme de relique de ses actions ou réalisations. Par exemple une de mes toiles représente les ruines d’un lycée où il y a eu une tuerie, sur une autre, « World Brain », c’est la trace du lieu de stockage de l’internet dans le désert américain.

La figure humaine est présente sur la toile « From the encounters of the end of the world » avec ces 3 scientifiques qui écoutent la glace fondre. Mais ils sont dépeints entre figuration et abstraction, de sorte qu’ils pourraient se confondre avec les phoques, dont ils portent la peau. On retrouve à nouveau cette ambivalence. Sinon sa présence est physique dans « Sueur froide », mais en macro, de si près qu’elle devient méconnaissable.

 

David Weishaar, From the encounters of the end of the world, 2016
David Weishaar, From the encounters of the end of the world, 2016. Huile sur toile, 70 x100 cm

 

Peux-tu nous expliquer comment tu abordes une nouvelle toile ? Comment est-ce que tu travailles d’après ta capture d’écran ?

Je projette la photo sur la toile. Puis je démarre avec un système de taches, de lavis, pour démarquer les zones, ensuite j’éteins le projecteur et poursuis de manière plus instinctive. Par contre le lien avec la photo originale perdure jusqu’à un certain point, c’est à dire que je retourne souvent à mon smartphone pour la revoir.

J’aime bien les surprises qui découlent de l’étape disons « mécanique ». Il faut savoir que le projecteur éblouit complètement, ça se fait donc à l’aveuglette. Une fois le projecteur éteint, il y a des manques ou des vides qui font surface et sont exploitables de manière créative. Il y a des zones d’ombre ou de lumière qui sont sur l’image de base, mais que je n’arrive pas forcément à reporter de suite et qui parfois s’inversent jusqu’à emmener l’image dans une autre direction.

 

Vue de l'atelier de David Weishaar

Vue de l'atelier de David Weishaar
Vues de l’atelier de David Weishaar

 

Qu’est-ce que tu conserves de l’original ? Quel est ton rapport à l’original ?

C’est toute la question ! Jusqu’où je reste fidèle ou pas à l’original ? J’ai un rapport très fort à la photographie en tant que médium, il est question de cadrage, de point de vue, de position, tout cela doit fonctionner pour que je puisse avancer. L’image que j’ai capturé sur mon téléphone doit être présente dans ses proportions. Il y a toujours un moment de reproduction, certainement hérité de ma formation académique, les choix de couleurs, quant à eux, interviennent dans un deuxième temps.

C’est, je pense, ce qui me démarque des peintres abstraits. Au final je pourrais complétement partir dans l’abstraction, m’éloigner rapidement du modèle de base, mais ça me fait peur autant que ça m’attire. J’hésite parfois, néanmoins quelque chose me ramène toujours au modèle. Au fond ça me rassure, tout comme ça devait rassurer de nombreux peintres qui se déplaçaient dans la nature avec leur chevalet pour peindre ce qu’ils avaient devant eux. Je suis fasciné par les peintres qui peignaient la mer dans leur atelier parce qu’avant l’apparition des tubes de peinture, ils n’avaient pas la possibilité de faire autrement.
La transition entre le moment où la nature était fantasmée dans l’atelier et celui de l’approche naturaliste face au sujet marque un profond changement stylistique.

 

Au final tu es aussi dans ce rapport fantasmé et distant avec ton sujet car tu ne dépeins que sa capture, sa traduction dans les médias.

Oui c’est vrai je travaille aussi en atelier sans jamais avoir le modèle vivant ou le paysage réel sous les yeux. Par contre le projecteur représente une grosse économie de travail par rapport au report au quadrillage. C’est si rapide que c’est même parfois dangereux, là j’ai raté deux toiles en allant trop vite. Il faut essayer de conserver un certain recul.

 

Vue des ateliers de Bellevaux Photo © Corine Stübi
Vue des ateliers de Bellevaux

 

La première fois qu’on s’est rencontré, tu me disais que tu peignais principalement sur de grandes toiles. Pour l’exposition à la galerie Kissthedesign, tu expérimentes pour la première fois le petit format. Alors résultat ?

Le changement d’échelle m’a beaucoup déstabilisé, raison pour laquelle j’ai si peu de petits formats à te proposer pour l’exposition. Le traitement est complètement différent, en deux ou trois gestes, la toile peut être gâchée, la surface déjà surexploitée. D’autant plus que j’ai l’habitude de travailler avec des pinceaux très fins pour mes grandes toiles, et j’ai dû me servir des mêmes pour les petits tableaux. Il aurait presque fallu que je trouve des pinceaux pour miniatures !
Mais la difficulté s’est avéré enrichissante, c’est bien d’être un peu bousculé dans ses habitudes, ça ouvre de nouvelles perspectives.

 

David Weishaar, Water droplet orbiting around a charged knitting needle in space, 2017. Huile sur toile, 30 x 40 cm
David Weishaar, Water droplet orbiting around a charged knitting needle in space, 2017. Huile sur toile, 30 x 40 cm

 

Comment sélectionnes-tu les images que tu vas ensuite traduire en peinture ?

Avant tout, l’image doit avoir été digérée pour que je puisse la peindre. Par exemple dans mon stock d’images, certaines sont sur mon smartphone depuis 1 ou 2 ans. Quand j’en choisi une, j’ai besoin de la laisser reposer et de me l’approprier. C’est un processus assez long, j’ai souvent besoin de plusieurs mois entre la sélection et le début de la production.
J’utilise beaucoup les outils de mon Iphone, me sers des favoris pour y stocker les images présélectionnées et fais du tri comme ça. J’efface les images qui ont été peintes ou sont définitivement écartées et en ajoute régulièrement de nouvelles. De les avoir toutes au même endroit me permet aussi de réfléchir à des assemblages entre elles.

 

Quand je vois ta démarche en coulisses, je m’aperçois que malgré ton médium de prédilection, la peinture, tu es réellement un artiste de la génération 2.0 !

Oui, tout est centralisé dans mon smartphone ! J’écoute tout le temps la radio en fond, lis beaucoup, mais j’enregistre tout ce qui attire mon attention sur mon téléphone. De la même manière que je capture les photos, je travaille beaucoup avec l’application Notes, où je recopie des citations qui m’interpellent, une petite phrase entendue sur France culture, des pensées, ou même des réflexions sur mes peintures en cours, genre « ajouter un peu de bleu à cette toile ». Tout ce que j’écris s’y retrouve pêle-mêle. Comme je conserve tous les textes, c’est amusant de relire des passages deux ans après et ne plus savoir si c’est moi qui l’ai écrit ou si c’est de quelqu’un d’autre.

Je n’efface pas les textes, car je suis très attaché à ces réflexions en amont de mon travail pictural. De manière générale, je trouve intéressant de garder une trace de ce qui nourrit une production. En effet, ce n’est pas toujours facile de mettre des mots sur une image.

 

Peintures de David Weishaar.
Peintures de David Weishaar.

 

En fait, ce que tu fais dans Notes illustre très bien ta démarche. Dans ta liste de textes, cohabitent une citation de Walter Benjamin, avec une to do list, ou encore une punchline entendue à la radio. Tout comme on peut retrouver dans tes peintures, indifféremment, une toile d’araignée le matin, des bombardements en Syrie, une architecture du Vatican, de la transpiration en macro ou un cours de fitness.
Il y a cette idée d’une longue série qui de prime abord semble disparate, mais tisse des liens non linéaires. Comment est-elle construite ?

Ça se fait par ricochet, une image en amène une autre, la succession de toiles a lieu de manière progressive. Je construis toujours une image à travers le prisme de la précédente. J’ai parfois tenté des images sans ce lien, tout à coup influencé par du contenu apparu sur mon fil Facebook ou autre, mais jusqu’à maintenant le résultat n’a jamais été concluant. C’est comme faire l’économie d’une étape fondamentale.

 

On sent différentes thématiques imbriquées dans la succession de tes toiles. Qu’est-ce qui te motive à aborder un sujet plutôt qu’un autre ? Ou est-ce le hasard qui te mène dans une direction ?

Non ce n’est jamais vraiment le hasard, je ne suis d’ailleurs pas sûr d’y croire. Mais c’est amusant que tu parles de ça, parce que le tableau « Le nombre et la sirène » porte le titre d’un livre de Quentin Meillassoux qui traite justement de l’idée du hasard à travers l’analyse du poème « Un Coup de Dés n’abolira jamais le Hasard » de Mallarmé.
Selon moi, les connexions se font en fonction des approches que tu as de certaines thématiques. Ce qui semble instinctif ne l’est pas forcément.

 

David Weishaar, Le nombre et la sirène, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm
David Weishaar, Le nombre et la sirène, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm

 

Ce qui m’intéresse, c’est le grand écart que tu peux faire entre 3 – 4 toiles, tout en conservant une cohérence. Par exemple, une amie m’a acheté la toile qui dépeint le petit Aylan. Quand elle est venue la chercher à l’atelier, j’étais en train de peindre un bouquet de fleurs pour ma sœur. Elle a été frappée à quel point les deux œuvres dialoguaient, alors que les sujets semblaient si lointains.
Ou « Sueur froide » avec un macro de peau humaine proche de l’abstraction et « The black dog runs at night » qui représente un chien errant à Alep en négatif, puisqu’il est blanc sur la toile, mais noir en réalité. Qu’est-ce qui se passe entre ces deux images ? Quels sont les liens qui émergent ? C’est ce qui me passionne !

 

En effet, ça ouvre la narration au-delà de la toile. Dans ton dernier exemple, on sent bien cette sensation de peur qui apparaît dans le dialogue entre les deux tableaux. Mais les œuvres fonctionnent aussi très bien seules car le titre intervient de la même manière: Avec un titre comme « Sueur froide » on comprend vite cette idée de peur, qui fait écho autant à la science qu’au cinéma.

Le dialogue laisse la place à l’imaginaire, l’œuvre n’est pas donnée de manière frontale, elle se développe autour de la ramification de tous ces éléments.

 

David Weishaar, Sueur froide, 2017. Huile sur toile, 80 x 130 cm
David Weishaar, Sueur froide, 2017. Huile sur toile, 80 x 130 cm

 

Tes œuvres ne sont donc pas vraiment conçues par thématiques, c’est beaucoup plus flou sans classification de valeur, même si certains thèmes sont récurrents. Que souhaites-tu exprimer dans cette indifférenciation des contenus ?

Finalement c’est assez caractéristique de notre époque, on est bombardé d’images de toutes sortes. Sur les réseaux sociaux on passe notre temps à scroll down pour faire défiler des contenus et des images.
J’ai toujours été stylistiquement entre l’apparition et l’effacement, ça doit répondre à notre manière de consommer les images aujourd’hui, je pense. Il est aussi question de l’obsolescence de l’image.

 

Ça me fait penser à Snapchat ou aux stories d’Instagram, où l’événement (ou le non-événement) est capturé pour être diffusé pendant 24 heures avant de s’effacer pour toujours.

Oui, sauf que je fais de la peinture et que la peinture est quelque chose qui est figé et reste.
D’ailleurs ça me fascine de voir ce qu’on peut faire, aujourd’hui encore, avec un médium, qu’on considérait, surtout dans sa forme figurative, moribond il y a une vingtaine d’années. À quel point cette technique archaïque reste actuelle et se réinvente continuellement.

 

Selon moi, ta peinture emprunte beaucoup au digital : Plus que le grain de la photo, le pixel est présent. Et surtout ton style délavé proche de l’effacement rend parfaitement ce nouveau statut de l’image, toujours à deux doigts de se faire chasser par la suivante. Alors c’est vrai c’est figé sur une toile, en plus en peinture à l’huile, réputée durable, pourtant c’est comme si elle contenait en elle-même sa propre obsolescence.

C’est intéressant ce que tu dis, car, effectivement, sur certains tableaux la toile est laissée brute. En réalité, je suis toujours en balance entre le moment où je commence l’œuvre et celui où je la termine.
On m’a enseigné que la peinture était la matière qu’on apposait sur la toile, d’abord avec de larges zones de couleurs diluées, une étape suivie de la pose d’accents et de contrastes, mais à aucun moment la toile ne devait apparaître. Je suis souvent encore dans ce type de questionnements même si ce n’est pas très contemporain… Léonard De Vinci le faisait déjà sur certaines toiles, longtemps considérées comme inachevées.

J’aime bien qu’on s’interroge sur la temporalité de la peinture, est-ce que c’est quelque chose qui est en train de naitre sous nos yeux ou au contraire s’agit-il d’un événement passé qui disparaît ? Cette absence partielle laisse aussi une échappatoire à l’imaginaire du spectateur.

 

David Weishaar, Strobile et World brain, 2016
David Weishaar, Strobile et World brain, 2016

 

David Weishaar, "Black dog runs at night", 2017. Détail.
David Weishaar, “Black dog runs at night”, 2017. Détail.

 

À travers la source digitale, il est donc aussi question d’une réflexion sur la peinture en soi ? 

Oui, reproduire une image en peinture, c’est un peu la transcender, l’amener dans l’étrange. Il y a une distance qui se crée par rapport à l’objet peinture, si on la compare à une photo par exemple. C’est aussi un objet façonné, brossé, qui change l’état du sujet.

 

Tu es diplômé Bachelor et Master de l’ECAL, dans quelle mesure l’école a influencé ta pratique artistique ! Quelles ont été les rencontres marquantes ?

Comme je venais d’une formation académique, aux antipodes de celle prodiguée à l’ECAL, les débuts ont parfois été un peu compliqués. Mais j’y ai fait de très belles rencontres, notamment Jacques Bonnard, dont j’ai rejoint l’atelier dès la deuxième année. Jacques a joué un rôle important pour moi, il arrivait à se projeter dans mon travail sans pour autant être intrusif. Je recevais constamment des inputs artistiques de sa part, sur les expositions à voir, les lectures qui pouvaient m’intéresser ou simplement des images ou des inspirations, ça continue d’ailleurs aujourd’hui encore.

L’ECAL a aussi contribué à ce que j’expérimente les couleurs. Au début, je travaillais beaucoup les gris, les tons sombres, puis je me suis progressivement ouvert à des teintes plus acidulées et même des motifs kitsch comme un chat monumental sur fond rose !

 

Comme on l’a vu, tu as énormément de sources d’inspirations, que ce soit les actus, tes lectures, mais quels sont les artistes visuels qui t’influencent ? ou que tu admires ?  

J’ai une grande admiration pour Luc Tuymans, un peintre belge incontournable qui a influencé de nombreux jeunes artistes. C’est presque de la jalousie, même si je ne peux pas me le permettre! Il y a aussi l’artiste polonais Wilhelm Sasnal, directement inspiré de Luc Tuymans. Je suis très intéressé par le personnage fascinant qu’est Marcel Duchamp, un ancien peintre, on l’oublie souvent! À l’époque j’aimais bien Axel Pahlavi, mais ça me parle moins aujourd’hui. En ce moment, je regarde beaucoup Paul Klee, Thomas Schlesser revient d’ailleurs souvent sur lui dans « L’univers sans l’homme ».

 

50e Action Flac, David Weishaar, Lithographie "Retourner à la mer", 2017
50e Action Flac, David Weishaar, “Retourner à la mer”, 2017. Lithographie réalisée par Raynald Métraux

 

Tu as été choisi pour produire la 50e Action du Guide contemporain, pourrais-tu nous dire deux mots sur ce travail ? 

C’est un travail politique, écologique, mais aussi poétique. Je me suis intéressé aux ours polaires, qui sont en voie d’extinction, ainsi qu’aux baleines. Passionné par les documentaires animaliers et les rapports scientifiques, j’y ai découvert que, dans l’histoire de l’évolution des espèces, les baleines avaient des pattes qu’elles ont progressivement perdu en retournant à la mer et qu’une queue avait poussé à la place. Alors je suis parti du principe que si on laissait du temps à l’ours polaire, peut-être que lui aussi retournerait à la mer. Puis je me suis imaginé comment pouvait se passer cette intégration, car il faudrait qu’il apprenne un nouveau langage. Cette idée fait écho aux recherches du musicien David Rothenberg, qui est parti en Haïti jouer de la clarinette avec les baleines. Ce faisant, il s’est aperçu qu’elles lui répondaient, il a alors répertorié ces différents sons et les a traduits en pictogrammes. J’ai donc eu envie de créer ma propre partition, puis, aidé du musicien Matteo Simonin, le chant de baleine correspondant.

La 50e Action est une lithographie, intitulée « Retourner à la mer » et réalisée par Raynald Métraux. Le multiple est muni d’un QR code qui permet à l’acheteur de télécharger son pendant sonore.

 

Propos recueillis par: Corine Stübi
Texte: Corine Stübi
Photos: © Corine Stübi (excepté les reproductions © David Weishaar)