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Rencontre avec l’artiste Noémie Doge

 

Après une formation dans le bijou contemporain à la HEAD à Genève, la Gerrit Rietveld Academy à Amsterdam (Bachelor) et au Royal College of Art de Londres (Master en jewellery and metal), ainsi qu’une belle carrière dans les arts appliqués, Noémie Doge se consacre aujourd’hui entièrement au dessin.
Une vocation, qui si elle n’apparait qu’en 2014, n’est pas arrivé du jour au lendemain car elle avoue avoir toujours dessiné.

Après Morges et Lausanne, où elle a notamment co-fondé L-Imprimerie, l’artiste s’est installée fin 2017 avec sa famille à La Chaux-de-Fonds, où son mari, David Lemaire a été nommé directeur du Musée des Beaux-Arts.

C’est dans son nouvel appartement, encore un peu dans les cartons, « on reçoit le canapé demain », que Noémie Doge m’a accueilli pour parler de son travail et de son exposition qui se tient jusqu’au 10 mars 2018 à la galerie Kissthedesign.

 

 

Portrait de famille: Noémie Doge et ses deux filles
Portrait de famille: Noémie Doge et ses deux filles

 

Les nouveaux dessins en couleurs de Noémie Doge
Dans la chambre: Les nouveaux dessins en couleurs de Noémie Doge, offerts à son mari.

 

 

Ton travail en bijou a été exposé dans le monde entier, a remporté de nombreux prix (Fondation Ikea, etc.) et a intégré de prestigieuses collections comme celle du Mudac, du Royal collège of art de Londres et du musée d’art et d’histoire de Genève. Pourquoi avoir quitté une carrière si prometteuse pour te consacrer au dessin?

Oui ça marchait bien, mais financièrement c’était compliqué. En fait je n’ai jamais su profiter du succès d’une collection, je me dépêchais de l’abandonner pour commencer la nouvelle.

J’exposais beaucoup et étais représentée par plusieurs galeries en Europe: La galerie Tactile à Genève, Louise Smit à Amsterdam, chez Caroline Van Hoek à Bruxelles. C’était bien, mais le bijou est un petit milieu, tu en fais vite le tour. J’avais envie d’en sortir, je me sentais étriquée dans le médium et dans ce qu’on attendait de moi.

Maintenant je trouve ça idiot, mais à l’époque j’avais le sentiment que les arts appliqués étaient sous-estimés par le milieu des Beaux-Arts, ça me gênait parce que je ne me voyais pas comme une artisane.

De manière générale, j’ai l’impression que ce n’est pas non plus facile commercialement pour le bijou contemporain, en effet la plupart des galeries avec qui je collaborais sont aujourd’hui fermées, même Caroline Van Hoek, qui exposait il y a peu à Design Miami Basel, vient de jeter l’éponge.

 

 

"Introduction to world music", 2007, de Noémie Doge
“Introduction to world music”, 2007, de Noémie Doge

 

 

Malgré tout, on sent le métier de l’art appliqué derrière tes dessins. Est-ce que tu te sens influencée par ta pratique antérieure et si oui de quelle manière? 

Avec le recul, je vois ma pratique dans les arts appliqués comme une force. Elle a forgé mon identité et je revendique cet amour de l’ornement. J’utilise ces qualités dans mes dessins, ça ne me fait plus peur.

Ma méthode empreinte de répétition et de minutie ressemble à celle que j’avais avant. Ce même soin apporté à la bonne facture et à la composition. Finalement mes dessins restent très ornementaux, c’est l’héritage des arts décoratifs.

 

 

Art prints de Noémie Doge
Noémie Doge, “Unfolded #18 et #17”, 2014, Impression jet d’encre sur du papier Hahnmühle German etching 310 gm2, Edition de 5 (+ 1 AP)

 

 

Est-ce qu’il y a des formes ou des obsessions qui sont passé d’un médium à l’autre?

Non. La seule chose qui est restée, est le rapport de mon corps à l’oeuvre. Je suis presque dans la performance physique, je me lance des défis. La répétition est très importante pour moi, je répète toujours le même geste mécanique avec le poignet. Ce que j’aime le plus c’est l’exécution, aller toujours plus loin jusqu’à la limite de la matière voire jusqu’à l’épuisement.

Avant je travaillais jusqu’à la douleur, je me suis même scié le doigt jusqu’à l’os pendant que je réalisais un bijou. Mais maintenant je m’arrête avant d’avoir mal! Même si l’aspect performatif reste présent.

il y a quelque chose de méditatif dans la répétition, je rentre au fond de moi-même.

 

 

Vue de l'exposition "méditations sur un cheval de bois" de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign
Vue de l’exposition “méditations sur un cheval de bois” de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign

 

 

À la galerie, les visiteurs sont impressionnés par ta technique et le rendu par endroit si fin qu’il évoque pour beaucoup la gravure. Peux-tu dévoiler la manière dont tu abordes ton dessin.

Je travaille toujours en série. La vision, les optiques, m’intéressent, tout comme mon lien à l’environnement, ou plutôt à la perception que j’ai du paysage. J’utilise ces outils, les télescopes par exemple, pour construire l’image, mais pas pratiquement. Je m’imagine dans la nature en train de regarder à travers des lentilles. j’y inclus ensuite le mouvement et le temps, comme si le paysage défilait dans la longue vue.

Il est question de la direction du regard, pour l’exposition chez Kissthedesign j’ai dirigé mon regard vers le ciel, pour la précédente c’était sur la montagne.

Le fait que je sois enceinte au moment de préparer l’exposition a probablement motivé le choix du ciel. Les étoiles sont un peu comme des cellules, j’y voyais un lien intéressant entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, le macro et le micro.

Je construis l’image sur ordinateur avec des photos de sources diverses. Les collages sont préparés sur photoshop, de manière très instinctive, j’essaie d’ailleurs d’aller vite et d’y passer très peu de temps pour rester le plus possible dans l’intuition brute. J’en fais plein et ensuite je sélectionne.

L’image de base est construite à partir de photos personnelles que je prends avec mon iPhone, mais aussi d’internet, et parfois je scanne, des cartes postales par exemple.

 

 

Dans la cuisine, chaises et table vintage. Suspension de billard chinée
“On a choisi l’appartement pour la cuisine, on s’y est tout de suite senti bien”. Les peintures de citrons en arrière-plan sont de Nelly Haliti, 2012

 

 

Le dessin est d’une telle complexité qu’on imagine le drame que ça doit être de faire une erreur! Comment gères-tu les accidents?

En fait je ne peux pas me rater. Et je n’efface jamais. Généralement je passe plusieurs fois sur le dessin, c’est comme ça que je gère les contrastes. Je travaille les unes après les autres, des couches de crayon de différente dureté. Je peux revenir jusqu’à trois fois sur le dessin. Donc si il y a des accidents, je les intègre.

Le seul dessin où j’ai pris la gomme est celui du cheval où exceptionnellement j’ai effacé un bord pour amener du vide. Il est d’ailleurs resté longtemps de coté à l’atelier jusqu’à ce que je trouve ce qui n’allait pas.

 

 

Méditations sur un cheval de bois #1, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup
Méditations sur un cheval de bois #1, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

Méditations sur un cheval de bois #5, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup
Méditations sur un cheval de bois #5, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

 

Tu traites souvent tes oeuvres en série avec une thématique large qui les rassemble. Pour l’exposition à la galerie Kissthedesign quel est le point commun entre les dessins? En effet certains sont totalement abstraits alors que d’autres sont plus figuratifs.

Ce sont tous des paysages, plus précisément différentes perceptions d’un paysage lunaire. Le cheval est la trace d’un rêve. Les dessins plus abstraits représentent un zoom sur la structure de la planète, notamment un désert qui répète la forme circulaire de la lune. Je dessine mes séries comme différentes couches qui se réfèrent les unes aux autres.

 

Pourquoi avoir choisi un médium tel que le dessin sur papier pour évoquer la vision photographique? 

Avec le dessin il y a une vibration, le regard est perdu on perçoit plusieurs niveaux d’impression. Puis on voit encore d’autres choses dans la superposition. La photographie est ce qu’elle est, elle est plus immédiate.

Pour moi, consacrer du temps à l’image, au dessin, la rend importante. On pourrait se dire que si l’artiste y a passé autant de temps, c’est que ça doit être important.

J’ai le sentiment que le dessin permet d’entrer dans l’image de manière plus physique. Je me sers d’ailleurs beaucoup de la symétrie. Le corps humain est symétrique, alors comme devant un miroir, il est attiré par son reflet. L’effet miroir ouvre ainsi une porte d’accès qui t’emmène ailleurs et me permet de jouer sur l’illusion.

 

 

Chez Noémie Doge
Collections dans la chambre d’ami: Au mur, “Madonna nr. 85” d’Annelies Strba, 2009. Dans la bibliothèque: En haut à gauche, dinosaure de Noémie et sa fille Philomène et à droite, vase de Noëmi Niederhauser coproduit par le mudac et le cepv.

 

 

On sent un rapport au temps fort dans tes dessins. Les paysage sont lunaires, la nature étrange et le grain de l’image est omniprésent. Comme de vieilles photographies d’un futur post-apocalyptique. C’est désincarné, la figure humaine y est absente pourtant sa trace y est universelle et un peu nostalgique.
Quelle place occupe l’histoire dans ta thématique? Comment construis-tu cette narration en plusieurs temps?

C’est difficile de répondre, je travaille de manière intuitive. J’ai appris à faire confiance à mon intuition. Pour les mots je parle beaucoup avec David mon mari. Je fais et après on discute, il m’aide à théoriser car j’ai beaucoup de peine à le faire.

Sur la question du temps, je pratiquais déjà ces aller-retours, cet hors du temps avec le bijou. Cela correspond probablement à une envie de l’ailleurs et de voyages.
Maintenant ça m’intéresse d’utiliser le crayon dans un monde où les images se font tellement vite, de ralentir, d’aller à l’encontre de ce développement. Oui c’est peut-être un peu de nostalgie. Mais le temps est devenu un luxe, alors il rend précieux ce qu’il produit.

Quant à la narration, elle joue un rôle sélectif dans mes dessins, car je garde uniquement les images où je peux me raconter une histoire. J’ai une archive assez large de photomontages sur mon ordinateur et c’est grâce à ce potentiel narratif que j’arrive à choisir quelle image sera réalisée sur papier.

 

Et comment expliques-tu l’absence de la figure humaine?

En fait la figure humaine n’est pas absente, elle apparait physiquement sous la forme des masques que je compose avec les optiques. Les appareillages utilisés sont d’ailleurs souvent un mélange anachronique, par exemple des longues-vues du 19e siècle et des appareils high-tech contemporains.

 

 

Vue de l'exposition "méditations sur un cheval de bois" de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign
Vue de l’exposition “méditations sur un cheval de bois” de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign

 

 

Il y a quelque chose de très précis et en même temps de parfaitement indéfini dans tes oeuvres, comme si l’oeil et l’esprit avaient du mal à la figer complètement. Est-ce que c’est un effet contrôlé de ta part? Qu’est-ce que cela exprime de ta vision de l’oeuvre d’art?

Oui je ne souhaite pas figer l’image, le but est de perdre le spectateur. J’aime m’entourer d’images que je peux regarder souvent et toujours y voir autre chose.

Par exemple j’ai une peinture de Peter Dreher, dont je ne me lasse pas, pourtant elle représente  juste un verre tout simple, mais la toile a quelque chose de spécial. J’ai envie que mes dessins agissent de la même manière, qu’on puisse les apprécier de plus en plus. Alors je travaille contre l’équilibre. Dans ma narration aussi je brouille les pistes, c’est décousu.

 

 

De gauche à droite: Toiles de Peter Dreher ("Tag um Tag guter Tag 999", 1995) et de Luisanna Gonzalez-Quettrini (2017)
De gauche à droite: Toiles de Peter Dreher (“Tag um Tag guter Tag 999”, 1995) et de Luisanna Gonzalez-Quattrini (2017)

 

 

Quels sont les artistes qui t’inspirent?

J’aime beaucoup le travail de l’artiste britannique Paul Noble. Depuis les années 90, il s’applique à créer la ville « Nobson Newtown » dans des dessins au crayon gris. Il y a aussi Alain Huck avec qui je partage une technique similaire, cette même façon de construire l’image en couches. Marta Riniker-Radich, une artiste suisse dont j’apprécie les petits formats au crayon de couleurs, elle dessine des motifs souvent très complexes aux nombreuses ramifications. La peintre sud africaine Marlene Steyn, le réalisateur Andreï Tarkovsky, etc.

La photographe Jennifer Niderhauser-Schlup avec qui j’ai collaboré m’a beaucoup inspiré. C’est avec elle que j’ai commencé à travailler sur la longue vue. C’est amusant car nous nous sommes ensuite chacune approprié le thème de manière très personnelle, elle l’a emmené complètement ailleurs.

Je suis aussi influencée par mes lectures, par exemple le rapport au paysage que j’ai trouvé chez l’écrivaine française Céline Minard. Notamment dans « Le Grand Jeu », l’histoire d’une femme qui construit une cabane high-tech à flanc de montagne pour être seule. J’ai été touchée par son lien avec ce paysage aride et hostile.

 

 

Dessin de Alain Huck dans le salon
Dans le salon: Dessin de Alain Huck (à droite) et toiles de toiles de Jérôme Hentsch et de Luisanna Gonzalez-Quattrini (“after some hours without clothes, curiosity”, 2006)

 

 

Et la prochaine série?

Elle n’est pas encore là! J’ai fait des dessins petits formats en couleur que j’ai offert à David, je vais probablement poursuivre dans cette voie, en attendant de trouver un atelier à La Chaux-de-Fonds.

 

 

Propos recueillis par Corine Stübi
Photos © Corine Stübi, exceptées les reproductions des dessins de Noémie Doge par Jennifer Niederhauser-Schlup

Image en titre: Méditations sur un cheval de bois #2, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

 

Dessins en couleurs, Noémie Doge
Dessins en couleurs de Noémie Doge

 

Chez Noémie Doge
Édition de John M Armleder, “Tom Crown”, 2007, édition Amamco. Dessin de Alain Huck et Sandrine Pelletier, “Trajectoire”, 2017. Peinture de Stéphane Bordarier, 2004 et réimpression d’une photographie de Felix Thiollier “vol de l’âme”.

 

Desserte vintage dans la cuisine
Desserte vintage dans la cuisine