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Art Basel 2017

Même si je ne fais pas partie de ceux qui s’attendent à voir à Art Basel de l’art forcément plus engagé culturellement que commercialement, j’avoue que l’édition 2017 d’Art Unlimited n’est pas aussi excitante que la précédente. Auparavant, Art Unlimited était pour moi LA destination première d’Art Basel, bien avant les galeries que j’ai même carrément zappées en 2016, pourtant cette année, un peu ennuyée par les nombreuses œuvres monumentales dignes d’intérêt uniquement pour leurs dimensions, c’est dans la section des galeries que j’ai eu le plus de plaisir. Mes nombreux coups de cœurs, en fait il faudrait être difficile pour ne pas en avoir, vont de « press++01.64 » de Thomas Ruff, à une grande peinture sur papier de Neo Rausch, en passant par les toiles de Sue Williams, les reconstructions de Thomas Demand, une petite toile intitulée « S.S. Norway » de Gary Simmons, une autre de Julie Mehretu, les petits bancs en quartz de Jenny Holzer dont « Selection from Truisms : Money creates taste » (1977 – 2015), entre beaucoup d’autres.
J’ai été séduite par la violence qui se dégage de l’installation « The Kiss » de Urs Fischer sur le stand de Sadie Coles, où le visiteur peut se servir de la pâte à modeler dont est faite sa réplique du baiser de Rodin pour écrire des tags sur les murs (image en titre de l’article © Art Basel). C’est si rare de pouvoir toucher une œuvre dans ces lieux que les gens s’agglutinent autour des amants pour les déchiqueter

 

Philippe Parreno, « Fraught Times: For Eleven Months of the Year it’s an Artwork and in December it’s Christmas » (2017). Photo © Art Basel
Philippe Parreno, « Fraught Times: For Eleven Months of the Year it’s an Artwork and in December it’s Christmas » (2017). Photo © Art Basel

 

Pour autant, il faut être juste, il y a bien quelques chefs d’œuvres à Art Unlimited. Notamment le sapin de Noël en acier inoxydable plus vrai que nature de Philippe Parreno. Intitulé « Fraught Times: For Eleven Months of the Year it’s an Artwork and in December it’s Christmas » (2017), l’objet interroge le statut de l’œuvre d’art qui chez Parreno devient saisonnier! En effet, son sapin est une œuvre d’art tous les mois de l’années, sauf en décembre où il redevient un sapin de Noël. Serait-ce à dire que l’art cesse d’être de l’art s’il retourne dans son contexte fonctionnel ou à son inspiration originelle? Est-ce l’art qui sublime l’objet ou s’agit-il d’esbroufe pour riches? Une réflexion passionnante qui n’enlève rien à la beauté presque irréelle de l’installation.

 

Inlassablement montée et démontée par le staff de la galerie, spécialement formé à cela, l’installation « Sutter’s Mill » (2000) de Jason Rhoades, s’inspire de la scierie de John Sutter, un pionnier de la ruée vers l’or, toute proche de sa maison d’enfance. Toujours en progrès et jamais terminée, l’installation performative partage un processus artistique qui chez Rhoades était volontiers chaotique et inachevé. Jusqu’à sa mort en 2006, l’artiste américain n’a eu de cesse d’explorer les conditions de production d’un art qu’il cherchait à extraire des conventions. « Sutter’s mill » par exemple récupère des pièces de son installation « Perfect World » daté de 1999.

 

Jason Rhoades, « Sutter’s Mill » (2000). Photo © Art Basel
Jason Rhoades, « Sutter’s Mill » (2000). Photo © Art Basel

 

Proche de l’entrée principale, Chris Burden consacre une ode aux machines volantes de Santos Dumont au XXe siècle. Son dirigeable s’inspire directement de la forme d’une des créations de Santos Dumont et évoque les tours de Tour Eiffel que l’aviateur exécuta en 1901. Emprisonné par des fils invisibles, l’objet volant de Chris Burden tourne inlassablement sur un cercle de 1800 mètres, jusqu’à ce qu’il doive être ravitaillé en hélium. Un spectacle qui ramène le spectateur plus d’un siècle en arrière pour éprouver la même fascination.

 

Chris Burden, Ode to Santos Dumont (2015). Photo © Art Basel
Chris Burden, Ode to Santos Dumont (2015). Photo © Art Basel

 

La proposition « Rob Pruitt’s Official Art World Celebrity Look-Alikes », démarrée en 2016 sur Instagram, est probablement la plus drôle. Inspiré par les publications onlines de magazines ou de blogs, où les célébrités sont comparées, Rob Pruitt s’est amusé au jeu des ressemblances entre des personnalités du monde de l’art, artistes, curateurs ou collectionneurs, et des figures du showbiz ou des personnages de télévision. Ainsi Picasso est associé à un personnage de Bob l’éponge, la pauvre Marina Abramovic à un mur de briques rouges (?!), John Baldessari au grand schtroumpf, le curateur de Art Unlimited Gianni Jetzer à Colin Farell, etc. Des associations parfois influencées par les commentaires sur les réseaux sociaux.
Si le débat entre high et low culture n’est évidemment pas nouveau, le traitement du sujet par Rob Pruitt est plutôt jubilatoire car la multitude de toiles démontre de frappantes similitudes entre le star-system du monde de l’art et celui du spectacle, ainsi que le grotesque potache typique des contenus diffusés sur les réseaux sociaux.

 

Rob Pruitt, « Rob Pruitt’s Official Art World Celebrity Look-Alikes », 2016-2017. Photo © Art Basel
Rob Pruitt, « Rob Pruitt’s Official Art World Celebrity Look-Alikes », (2016-2017). Photo © Art Basel

 

La « Frankfurter Küche » de Tobias Rehberger reproduit la toute première cuisine équipée, dessinée en 1926 par l’architecte viennoise Margarete Schütte-Lihotzky. Bien qu’elle soit entièrement en porcelaine, l’œuvre est fonctionnelle et peut être intégrée dans la cuisine du collectionneur qui pourra l’acquérir pour moins de 200’000 Euro. En effet, l’artiste allemand aime amener les dimensions de la vie dans le monde de l’art. Anachronisme ou interprétation contemporaine, sa cuisine est décorée d’une lampe faites de bols IKEA.

 

Tobias Rehberger, « Frankfurter Küche ». Photo © Art Basel
Tobias Rehberger, « Frankfurter Küche ». Photo © Art Basel

 

Les Maschine (2016/2017) de Markus Schinwald présentent d’anciens mécanismes horlogers, programmés à réagir aux visiteurs et actionner la rotation de fragments de meubles. L’apparence organique des pièces de bois mises en mouvement par un dispositif visible et bruyant a de quoi inquiéter. Cela rappelle les automates de forme humaine, mais ici complétement dépouillés et évidés comme s’ils n’en restaient que des morceaux de carcasse. L’artiste autrichien, représenté par la galerie Thaddeus Ropac, dessine des parallèles entre objet et corps pour un résultat aussi mystérieux que captivant.

 

Markus Schinwald, Maschine (2016/2017). Photo © Art Basel
Markus Schinwald, Maschine (2016/2017). Photo © Art Basel

 

On y découvre aussi des interventions plus ancrées politiquement, comme celle de Mike Kelley entre disco, gospel et missile, du duo FORT avec les restes, vidés de marchandise et d’employé, d’un magasin Schlecker, une entreprise allemande qui a fait faillite en 2012, « Untitled (Our people are better than your people) » (1994) de Barbara Kruger, ou encore l’installation « Messages from the Atlantic Passage » (2017) de Sue Williamson qui rapporte l’histoire de siècles d’esclavage.

 

Sue Williamson , « Messages from the Atlantic Passage » (2017). Photo © Art Basel
Sue Williamson, « Messages from the Atlantic Passage » (2017). Photo © Art Basel

 

Barbara Kruger, « Untitled (Our people are better than your people) » (1994). Photo © Art Basel
Barbara Kruger, « Untitled (Our people are better than your people) » (1994). Photo © Art Basel

 

À côté de cela, il y beaucoup de kitsch comme l’installation de Cildo Meireles où le visiteur peut marcher sur des œufs sous un plafond de balles (un hit sur instagram!), ou la sculpture à boutons miroitants du musicien Nick Cave.

 

Nick Cave, Speak Louder 2011. Photo © Art Basel
Nick Cave, Speak Louder (2011). Photo © Art Basel

 

Malheureusement, je ne peux pas juger des vidéos, que je n’ai pas eu le temps de voir plus d’une minute. Certaines ne sont pas forcément pensée pour être vue en entier, à l’instar de l’installation « World Light – The Life and Death of an Artist » (2015) de Ragnar Kjartansson qui affiche une durée record de 20 heures et 45 minutes, mais il faut reconnaitre que le dispositif est un peu ingrat pour la vidéo, dans une manifestation où tous courent pour en voir le plus possible.

 

En introduction ou en conclusion, Caudia Comte investit la Messeplatz avec une importante installation surmontée d’un gigantesque NOW I WON écrit en troncs d’arbre. Le palindrome invite à participer aux nombreux jeux de fête foraine, relookés aux motifs et couleurs de l’artiste vaudoise, proposés pour tenter de remporter une de ses œuvres. Car oui Art Basel est aussi une foire où les plus chanceux repartent avec une toile sous le bras!

 

Claudia Comte, NOW I WON (2017). Photo © Art Basel
Claudia Comte, NOW I WON (2017). Photo © Art Basel 

Texte: Corine Stübi
Photos: © Art Basel

À lire aussi le reportage sur Design Miami / Basel 2017

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Design Miami / Basel 2017

Chaque année, en juin, je me réjouis du retour de Design Miami / Basel, c’est une occasion unique de voir la crème de la crème du design du XXe et contemporain, réunie dans un même endroit, et de voir de près des productions qu’on ne rencontre parfois que dans les publications historiques ou sur les catalogues des ténors des enchères.

La 12ème édition de la foire remplit ses promesses! cette cuvée prestigieuse est d’ailleurs la plus importante, puisque ce ne sont pas moins de 47 galeries, dont 12 des galeries « fondatrices », qui exposent leurs plus belles acquisitions. Rodman Primack, directeur artistique de Design Miami, rappelle que la manifestation avait été inaugurée avec seulement 17 galeries et souligne que cette courbe de progression admirable correspond à celle d’un marché qui a, depuis, explosé.

 

Pierre Paulin et Philippon - Lecoq. Jousse Entreprise
Pierre Paulin et Philippon – Lecoq. Jousse Entreprise. Photo © James Harris

 

Ce ne sont pas les pépites qui manquent dans cette édition! Les nombreux collectionneurs présents au preview ne s’y sont pas trompés et l’ambiance est électrique, visiblement les acheteurs sont là et s’emparent des plus belles pièces. Notamment un splendide lustre Snowflake du designer finlandais Paavo Tynell rapidement vendu sur le stand de Dansk Møbelkunst. Sans surprise, car le modèle présenté est bien entendu rarissime, mais aussi absolument exceptionnel!

 

Lustre Snowflake de Paavo Tynell. Dansk Møbelkunst
Lustre Snowflake de Paavo Tynell. Dansk Møbelkunst. Photo © Corine Stübi

 

Les grands classiques de la foire sont toujours de la partie: Seguin présente une énième maison démontable de Jean Prouvé. Les assises de Pierre Jeanneret fleurissent sur une bonne partie des stands des galeries parisiennes, c’est vrai qu’il y a quoi faire entre les lots importants récupérés à Chandigarh et les pièces qui sortent restaurées des prisons indiennes. Un peu moins de Charlotte Perriand par contre, remplacée par Matthieu Matégot, dont les fauteuils Copacabana (aujourd’hui réédité par Gubi) meublent les stands des galeries, voisines à Paris, Jousse entreprise et Matthieu Richard, et un bureau Wegner qui n’en finit pas de faire Design Miami.
Alice Pauli, célèbre galeriste lausannoise et doyenne d’Art Basel, citée dans 24heures, averti que l’erreur à ne pas commettre serait d’exposer deux fois de suite la même œuvre, en effet le jury d’Art Basel veille et sanctionne. Le visiteur régulier, que je suis, regrette que cela ne soit pas le cas du côté design, mais les marchands doivent y trouver leur compte.

 

Pierre Jeanneret. Jousse Entreprise
Pierre Jeanneret chez Jousse Entreprise. Photo © Corine Stübi

 

Maison démontable, Jean Prouvé, Galerie Patrick Seguin
Maison démontable 6×9, Jean Prouvé, Galerie Patrick Seguin. Photo © James Harris

 

Focus sur la création des années 1950 à 2000 d’Ettore Sottsass.

Ceci dit, le focus, cette année, se porte sur d’autres designers. Ettore Sottsass qui aurait fêté 100 ans en 2017 est au centre de l’attention et la présence de plusieurs œuvres encore jamais présentées auparavant, anticipe la rétrospective que le Metropolitan Museum of Art de New York lui consacrera de juillet à octobre 2017.

Chez Guistini / Stagetti et Galleria O. Roma, on découvre un impressionnant cabinet que Sottsass avait conçu pour l’appartement milanais d’un de ses amis, employé chez Olivetti. Pièce maitresse de l’appartement, le cabinet de la Casa con la bambina cinese a été dessiné en 1960 pour occuper l’espace du sol au plafond et offrir une face différente sur tous les côtés. Resté dans la famille depuis plus de 50 ans, le cabinet est dévoilé pour la première fois au public. Il repartira rapidement dans l’intimité d’une maison, puisqu’il a été acquis par un collectionneur privé américain pour la somme de 450’000 €, mais, avant cela, ce dernier a promis de la prêter au MET pour la grande retrospective à venir.

Friedman Benda consacre l’entier de son stand au grand maître postmoderniste, des années 50, notamment avec des assises Canada éditées par Poltronova, jusqu’à ses toutes dernières productions en édition limitée, en passant par une magnifique collection de verreries et une rarissime suspension de 1957 pour Arredoluce, que le public n’aurait pu voir avant qu’au Los Angeles County Museum of Art en 2006. L’exposition nous rappelle que Sottsass a été actif jusqu’à sa mort, en effet les plus récents cabinets, plaqués de bois précieux, ont été dessinés au début des années 2000. Des œuvres tardives tout autant recherchées des collectionneurs, en effet, des 6 exemplaires limités de ces importants cabinets, seuls ceux présentés à Design Miami / Basel sont encore disponibles.

 

Ettore Sottsass chez Friedman Benda
Ettore Sottsass chez Friedman Benda. Photo © Corine Stübi

 

Verreries Ettore Sottsass chez Friedman Benda
Verreries Ettore Sottsass chez Friedman Benda

 

La galerie Ammann, une fois n’est pas coutume, présente, elle aussi, des modèles rares d’Ettore Sottsass. Interrogée sur ce virage 1980 (Sottsass, Mendini, Pistoletto, Branzi, Franz West) – même si habilement couplé aux productions contemporaines de Studio Nucleo, Atelier van Lieshout, Rolf Sachs ou Ron Arad – une des responsables du stand m’explique qu’il s’agit en fait d’un retour aux sources, car la galerie, à ses débuts en 2006, avait une accointance particulière, notamment, avec le mouvement Studio Alchemia.
Un des highlight du stand est certainement la tapisserie Balleto Geometrico (1980) d’Andrea Branzi.

 

Amman Gallery
Amman Gallery. Photo © Corine Stübi

 

Design d’architectes et politique

Le design d’architectes est une des thématiques fortes de la 12ème édition, on l’a vu avec Jean Prouvé, Pierre Jeanneret et Ettore Sottsass.
De magnifiques pièces de Gio Ponti sont à admirer sur de nombreux stands, notamment celui de la Galleria Rossella Colombari, où j’ai craqué pour un petit bureau que je n’avais encore jamais vu.
Chez Dansk Møbelkunst, Finn Juhl était, comme chaque année, à l’honneur avec des fauteuils 45 retapissés avec soin et un fauteuil Chieftain entièrement d’origine, dans sa première édition Niels Vodder. La galeriste me souffle qu’à la galerie à Paris, ils ont des fauteuils 45 encore plus rares, en palissandre. Mention spéciale pour la somptueuse et ancienne console signée Borge Mogensen en cerisier et loupe de Vavona.
Plus loin un stand Design Curio reproduit un extrait de cinéma meublé de fauteuils dessiné par Carlo Mollino. La galerie Maniera de Bruxelles mandate, quant à elle, des architectes, dont Trix et Robert Haussmann, sur la production d’édition limitée.

 

Console, Borge Mogensen. Dansk Møbelkunst
Console, Borge Mogensen. Dansk Møbelkunst. Photo © Corine Stübi

 

Dansk Møbelkunst
Dansk Møbelkunst. Photo © James Harris

 

Gate 5
Gate 5. Photo © Corine Stübi

 

Gio Ponti et Carlo De Carli. Galleria Rossella Colombari
Gio Ponti et Carlo De Carli. Galleria Rossella Colombari. Photo © Corine Stübi

 

Design Miami met en lumière le collectif d’architectes italiens BBPR, formé en 1932 par Gianluigi Banfi, Lodovico Barbiano di Belgiojoso, Enrico Peressutti, et Ernesto Nathan Rogers. Avec BBPR, c’est aussi à l’aspect politique que s’intéresse la manifestation, car leur parcours mena le collectif du fascisme à la résistance. Banfi périt dans le camp de concentration de Mathausen où il était enfermé avec di Belgiojoso, et Rogers, d’origine juive, dû s’exiler en Suisse.  On retrouve leurs productions sur les stands de Galleria Rossella Colombari, Casati Gallery, Gate 5 et Nilufar. Cette dernière montre les fauteuils Elettra (1956) et Giulietta (1958) que leur éditeur historique Arflex a depuis réédité, aux côtés de suspensions rarissimes du Palazzo Belgioio (1971), d’une importante crédence et d’une table-console uniques, de provenance milanaise elles-aussi.

 

BBPR chez Casati
BBPR chez Casati. Photo © Corine Stübi

 

Fauteuils Elettra de BBPR pour Arflex, avec console et crédence uniques. Nilufar
Fauteuils Elettra de BBPR pour Arflex, avec console et crédence uniques. Nilufar. Photo © Corine Stübi

 

Les maitres brésiliens et la relève

Malgré une présence accrue du design brésilien à Design Miami / Basel, c’est la première fois qu’une galerie brésilienne, et même sud américaine, participe à la foire. Mercado Moderno de Rio de Janeiro vient avec une proposition intéressante : Elle confronte les grands maîtres du design brésilien avec une poignée de designers contemporains, triés sur le volet. La descendance est parfois directe, comme avec José Zanine Caldas et son fils Zanini de Zanine, dont le fauteuil unique semble trouver sa source dans la double assise Namoradeira (1970) de son père.

 

Namoradeira (1970) de José Zanine Caldas et Poltrona (2017) de Zanini de Zanine. Mercado Moderno
Namoradeira (1970) de José Zanine Caldas et Poltrona (2017) de Zanini de Zanine. Mercado Moderno. Photo © Corine Stübi

 

Sur le stand, j’apprends que la galerie, qui participait déjà à la foire à Miami, s’est décidée à venir à Bâle, attirée par un marché européen en plein boom pour ce type de marchandise, mais aussi pour défendre l’authenticité des productions brésiliennes. En effet, on me raconte qu’un peu plus tôt dans la journée, un visiteur leur a montré une photo de sa sculpture murale 1950 de Joaquim Tenreiro, achetée des années auparavant, en fait un modèle très similaire à celui visible sur le stand (d’une valeur de plus de 90’000 Euro). Or il s’est avéré qu’il s’agissait d’un faux, en un coup d’oeil le galeriste brésilien a reconnu des irrégularités au niveau de la trame multiplis.

 

Sculpture, Joaquim Tenreiro. Mercado Moderno
Sculpture, Joaquim Tenreiro. Mercado Moderno. Photo © Corine Stübi

 

Art Déco et Art Nouveau

L’Art Déco avait fait son entrée lors de l’édition précédente avec André Sornay défendu par Alain Marcepoil. Le marchand parisien est de retour avec du mobilier années 30 du décorateur lyonnais, dont deux tables uniques: Une table à jouer et une table de soyeux dont le plateau est richement décoré de 45 damiers en palissandre cloutés. Par contre il n’y a qu’une seule pièce des années 50, en effet la galerie les réserve plutôt pour le PAD.

La manifestation interdit aux galeries d’exposer de l’art au murs pour ne pas concurrencer Art Basel, et c’est une chance car on y fait des découvertes inattendues comme les tapisseries de Émile Gilioli, un représentant français de la sculpture abstraite des années 50 encore peu connu, qui habille les murs du stand de Marcelpoil. D’autres se servent de la contrainte pour montrer des dessins ou des photos d’archive offrant ainsi aux visiteurs l’occasion d’en apprendre plus sur leurs icones favorites.

 

André Sornay chez Alain Marcelpoil
André Sornay chez Alain Marcelpoil. Photo © Corine Stübi

 

Pour la première fois, l’Art Nouveau vient enrichir le catalogue de Design Miami. Un nouvel arrivé que les organisateurs sont allés chercher, me raconte le galeriste Robert Zehil, figure incontournable de l’Art Nouveau en France. Sa galerie expose de magnifiques verreries signées Lalique, Daum, un service Bugatti en argent (réservé par un musée), une sculpture de Jean Dunand (déjà vendue) et un bureau 1900 de Tony Selmersheim et Charles Plumet, qu’il a emmené pour démontrer l’avant-gardisme du mouvement. Des ventes et sa sélection en tête des articles sur Design Miami / Basel du Financial Times et de Architectural Digest, il semble surpris d’un tel succès, alors qu’il est spécialisé en 1900, une époque où le design à proprement parlé n’existait pas. Mais l’intérêt pour l’Art Nouveau est revenu à son niveau le plus élevé, me confie-il, pas forcément pour les productions de Gallé, qui selon lui ne valent plus grand chose, mais les prix sont repartis à la hausse pour les pièces d’exception. Il faut dire que la période est courte et par conséquent les belles pièces très difficiles à trouver.

 

bureau 1900 de Tony Selmersheim et Charles Plumet. Robert Zehil
Bureau 1900 de Tony Selmersheim et Charles Plumet. Robert Zehil. Photo © Corine Stübi

 

Demisch Danant, Pascal Cuisinier et Jacques Lacoste

Parmi les galeries actives dans le design du XXe siècle, il faut saluer les initiatives de Demisch Danant et de Pascal Cuisinier qui œuvrent à la reconnaissance de designers moins cotés que les habituelles stars du design d’architectes français. Demisch Danant consacre une exposition presque monographique à Jacques Dumond, un designer français moderniste actif des années 1940 à 1960, que la galerie considère comme le chainon manquant du design français, entre les décorateurs français empreints de tradition et ceux qui expérimentaient avec les matériaux et les nouvelles techniques. Son influence s’est avérée très forte sur toute une génération de designers d’après-guerre (Pierre Paulin, Michel Boyer, etc), pourtant il reste encore largement méconnu.

 

Jacques Dumond chez Demisch Danant
Jacques Dumond chez Demisch Danant. Photo © Corine Stübi

 

Jacques Dumond chez Demisch Danant. Photo © Corine Stübi
Jacques Dumond chez Demisch Danant. Photo © Corine Stübi

 

Pascal Cuisinier est un peu plus généraliste, il met en avant de rares productions de designers français tels que Pierre Guariche, René-Jean Caillette, André Monpoix, Joseph-André Motte ou Philippon – Lecoq avec une concentration plus particulière sur les luminaires de 1950 à 1961.

 

Pierre Guariche. Pascal Cuisinier
Pierre Guariche. Pascal Cuisinier. Photo © Corine Stübi

 

Mention spéciale à Jacques Lacoste qui soigne particulièrement la scénographie et s’arrange pour offrir un écrin à la hauteur des icônes signées Jean Royère, qui occupent la majeure partie du stand, Charlotte Perriand, Alexandre Noll ou Serge Mouille.
Le décor raffiné est signé Emilie Bonaventure de l’agence be-attitude.

 

Jean Royère. Jacques Lacoste
Jean Royère. Jacques Lacoste. Photo © James Harris

 

Design contemporain

Mon cœur bat évidemment toujours un peu plus fort pour le design historique, mais le design Contemporain n’est pas en reste.

Victor Hunt met en avant le projet Vaalbeek de Tomas Alonso, que le jeune designer espagnol a conçu pour la décoration intérieure d’une petite maison installée en lisière de forêt en Belgique.

 

Vaalbeek de Tomas Alonso. Victor Hunt
Vaalbeek de Tomas Alonso. Victor Hunt. Photo © James Harris

 

Studio Job, Supergufram. Gufram
Studio Job, Supergufram. Gufram. Photo © Corine Stübi

 

Studio Job redevient un incontournable de Design Miami / Basel, on les retrouve chez Carpenters Workshop, plus loin dans une collaboration avec Gufram où le duo s’est amusé à détourner les icones de la marque, jusqu’à empoter le fameux Cactus, puis chez Chamber. Ces derniers exposent la table sinking ship de Studio Job, issu d’une série en cours autour de la thématique de la catastrophe. Les œuvres de Jörg Boner, Trix & Robert Haussman, Bertille Laguet ou OS Δ OOS font écho à l’exposition collection #3 dirigée par la jeune curatrice Matylda Krzykowski. Suivant le thème d’une nouvelle domesticité entre fonctionnalité et art, Let’s Stick Together 1 de Margriet Craens + Lucas Maassen force l’accouplement d’une étagère Billy d’Ikea avec la reproduction d’une enfilade de Gerrit Rietveld.

 

Let's sink, Studio Job, Chamber
Let’s sink, Studio Job, Chamber. Photo © Corine Stübi

 

Etage project de Copenhague participe pour la première fois à la foire avec un solo show de FOS (Thomas Poulsen).

J’avais parlé du designer Sam Orlando Miller dans mon article sur les miroirs, c’est donc avec plaisir que j’ai retrouvé ses dernières créations sur le stand de Fumi et ai repéré le travail de béton et feuilles de plomb des britanniques JAMESPLUMB.

Fumi Gallery, à droite: Sam Orlando Miller, Stella Velata 1 & 2. Photo © James Harris
Fumi Gallery, à droite: Sam Orlando Miller, Stella Velata 1 & 2. Photo © James Harris

 

La proposition de la Galleri Feldt est un de mes coups de coeur. La galerie danoise a invité le jeune artiste Danh Vo à intervenir dans les tiroirs d’une paire d’armoires à dessins créés en 1955 par Poul Kjaerholm pour la Royal Danish Academy (Danh Vo était lui-même étudiant de cette école). Inspiré par le processus créatif, l’artiste intervient à l’aide de dessins uniques portant tous le même texte « All work and no play makes Jack a dull boy », tiré d’une scène du film Shining de Kubrick, et calligraphié à la main par son propre père, Phung Vo. Les commodes, usées par des années d’utilisation massive et répétée par les étudiants, restent néanmoins parfaitement fonctionnelles, les dessins placés au fond des tiroirs étant protégés d’une vitre. L’aller-retour dans le temps et au-delà des disciplines est très réussi et exemplaire de ce qu’est devenu le design de collection contemporain.

 

Poul Kjaerholm & Danh Vo. Galleri Feldt
Poul Kjaerholm & Danh Vo. Galleri Feldt. Photo © James Harris

 

Tendance 3D

L’impression 3D se révèle finalement comme une tendance de fond à mesure que la technologie s’affine. Laufen et Swarovski, notamment, amènent de nombreux exemples créatifs de cette nouvelle technologie. Le premier va jusqu’à imprimer des objets d’art en céramique à haute densité selon le même principe que la médecine, pendant que Takt Project, lauréat du prix Designers of the future de Swarovski, expérimente la toute première impression 3D en cristal. Si la forme des vases du studio tokyoïte n’est pas incroyable, leur structure est intéressante car la délicate trame imprimée emprunte à la nature. Pour l’instant, il n’existe qu’une seule imprimante capable d’imprimer en cristal et elle se trouve à Tel Aviv, mais le cristallier, réellement propulsé dans le futur par les projets lauréats de cette année, pourrait poursuivre l’expérimentation.

 

Takt Project, lauréat du prix Designers of the future de Swarovski
Takt Project, lauréat du prix Designers of the future de Swarovski. Photo © Corine Stübi

 

Pour conclure, je ne parlerai pas de la mouture 2017 de Design at large, dont le commissariat a été confié au fashion designer américain Thom Browne, qui m’a un peu laissé sur ma faim. Peut-être une des rares (petites) déceptions de cette 12ème édition, autrement de très grande qualité. Si la foire apparaissait plus conservatrice en 2016, l’équilibre entre passé, présent et futur semble désormais rétabli pour le bonheur des collectionneurs toujours plus nombreux à succomber au design.

Texte: Corine Stübi
Photos: © Corine Stübi ou © James Harris

À lire aussi le reportage sur Art Basel 2017

 

Design at large, Thom Browne. Performance
Design at large, Thom Browne. Performance. Photo © Corine Stübi

 

Greta Grossman et Renate Müller, R & Company. Photo © Corine Stübi
Greta Grossman et Renate Müller, R & Company. Photo © Corine Stübi

 

Mod 865, Ico Parisi, Cassina, Gate 5
Mod 865, Ico Parisi, Cassina, Gate 5. Photo © Corine Stübi

 

Mathieu Matégot chez Matthieu Richard
Mathieu Matégot chez Matthieu Richard. Photo © Corine Stübi

 

BBPR chez Casati. Photo © Corine Stübi
BBPR chez Casati. Photo © Corine Stübi

 

Laffanour
Laffanour. Photo © Corine Stübi