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Miroir ô miroir dis-moi qui sont les plus beaux!

Le miroir est un objet décoratif fascinant, bien sûr empli de symbolique, il peut se décliner sous toutes les formes et expérimenter les matériaux qu’ils soient nobles ou communs. Ktdsays vous livre sa liste de miroirs favoris, du XXe siècle aux dernières nouveautés.

 

1. Dessiné par Gio Ponti en 1925, le miroir Randaccio est réédité depuis l’année passée par l’éditeur danois Gubi. Surmonté d’une frise en forme de couronne, Il se distingue par le raffinement typique du maître moderniste et par un laiton aux finitions vintage. Disponible en 3 tailles, le miroir se laisse combiner pour une décoration murale flamboyante.

À noter aussi ses deux miroirs F.A.33, également réédités par Gubi

 

Miroir Randaccio à gauche et F.A.33 à droite, Gio Ponti, Gubi
Miroir Randaccio à gauche et F.A.33 à droite, Gio Ponti, Gubi

 

Miroir Ultrafragola, Ettore Sottsass, Poltronova
Miroir Ultrafragola, Ettore Sottsass, Poltronova. Photo publiée dans The Chamber of Curiosity © Gestalten

 

2. En 2017, Ettore Sottsass aurait eu 100 ans, une nouvelle occasion de célébrer l’œuvre du maestro du postmodernisme! Pour qui aime ses créations, le miroir Ultrafragola est un must-have. Le grand miroir en pied, tout en courbes sensuelles, abrite un néon coloré dans son cadre, qui le transforme de blanc à rose une fois allumé. Il est édité par Poltronova, qui le fabrique sans interruption depuis 1970.

 

Miroir Ultrafragola, Ettore Sottsass, Poltronova
Miroir Ultrafragola, Ettore Sottsass, Poltronova. Photo © Kissthedesign

 

3. Boris Dennler a dessiné la lampe / miroir Ô Abyss pour l’exposition « Lumière et réflexion » qui s’est tenue à la galerie Kissthedesign de novembre 2016 à février 2017. Le designer romand a joué avec les propriétés d’un miroir simplement habillé d’un filtre dichroïque pour créer un effet d’optique, où le tube néon se réplique à l’infini dans un arc en ciel de couleurs. L’objet, entre art et design, est fabriqué de manière artisanale en Suisse, chaque exemplaire est signé et numéroté.

 

Miroir O-Abyss, Boris Dennler. Photo © Corine Stübi
Miroir O-Abyss, Boris Dennler. Photo © Corine Stübi

 

4. J’ai découvert pour la première fois le travail de Nel Verbeke sur le stand de la galerie zurichoise Roehrs & Boetsch à Art Genève, un vrai coup de cœur!
The Mirror | Hourglass (2014 – 2016) de la jeune artiste belge fait partie de la série Embrace Melancoly, une collection d’objets rituels ouverts sur l’introspection et la mélancolie. La diplômée de la Design Academy de Eindhoven et de la Luca School de Gand dévoie la typologie miroir, ici patiné de sorte à ne plus refléter que son propre statut de relique. L’instrument propose aussi sa propre mesure du temps, il est possible de le tourner et le tube de verre contenant du sable noir fonctionne comme un sablier.

Un exemplaire de l’édition de 8 + 2 AP est visible au mudac de Lausanne du 31 mai au 1er octobre 2017 dans l’exposition Miroir Miroir.

 

The Mirror | Hourglass (2014 – 2016), Nel Verbeke. Photographie de Alexander Popelier, courtoisie de Roehrs & Boetsch.
The Mirror | Hourglass (2014 – 2016), Nel Verbeke. Photographie de Alexander Popelier, courtoisie de Roehrs & Boetsch.

 

5. Si Ettore Sottsass est aujourd’hui reconnu comme le chantre du postmodernisme, il n’en a pas moins commencé moderniste, comme l’atteste ses productions pour Arredoluce, notamment, et ces miroirs très rares dessiné en 1958 pour Santambroggio e De Berti, mis en vente chez Artcurial à Paris le 30 mai. Composé d’un cadre en tubes de laiton, cet important miroir provient de la Casa Pasolini, Bergamo. La paire est estimée à 18 000 – 22 000 €, un prix qui ne devrait pas arrêter les collectionneurs les plus avertis.

 

Miroirs, Ettore Sottsass, Santambroggio e De Berti. Photo © Artcurial
Miroirs, Ettore Sottsass, Santambroggio e De Berti. Photo © Artcurial

 

6. Le miroir Antro Stellato de Sam Orlando Miller pour la galerie Fumi de Londres est plein de poésie. Comme une membrane sensible, il capture le temps qui passe, non pas de manière numérique, mais comme si l’instant était retenu dans le verre.

Le sculpteur britannique se consacre majoritairement à la création de miroirs, qu’il crée à partir de différents matériaux mêlant traces d’usure, rouille, et patine artificielle. Tous uniques, ils ont en commun un aspect narratif fort, où antiquité cohabite avec luxe, empruntant souvent à l’esthétique riche en facettes des pierres précieuses.

 

Antro Stellato, Sam Orlando Miller. Courtesy of Helen Miller for Gallery FUMI
Antro Stellato, Sam Orlando Miller. Courtesy of Helen Miller for Gallery FUMI

 

7. Ce magnifique miroir Cristal Art, années 60, faisait partie des highlights de la vacation design du 4 mai de Genève Enchères. Il a d’ailleurs trouvé acquéreur pour 3’500 CHF (Prix au marteau).

Les miroirs des années 50 à 70 du fabricant turinois sont aujourd’hui recherchés par les collectionneurs qui apprécient leur aspect décoratif et des prix plus accessibles que ceux des productions estampillées Fontana Arte, le plus célèbre concurrent de Cristal Art.

 

Miroir, Cristal Art. Photo © Genève enchères
Miroir, Cristal Art. Photo © Genève enchères

 

8. Stars in your eyes de Pascal Anson pour Post Design (1999) est l’atout glamour à petit prix! Avec sa forme d’étoile lumineuse, le miroir en plastique joue sur les stéréotypes avec humour et style. Le petit bijou pop s’achète à 340 CHF chez Kissthedesign.

Post Design est le nom donné par Memphis pour sa production dès 1997. Si la marque compte des pièces des membres fondateurs du groupe Memphis, elle soutient les positions artistiques de designers contemporains tels que Richard Woods ou Johanna Grawunder.

 

Stars in your eyes, Pascal Anson, Post Design
Stars in your eyes, Pascal Anson, Post Design. Extrait du catalogue.

 

9. Juliette Roduit est connue en Suisse romande pour ses scénographies, notamment dans le milieu culturel, où elle collabore avec le Mamco, le prix Kiefer Hablizel, la galerie Xippas, ou des espaces d’art indépendants comme Circuit ou Stadio. La série Pauline de la diplômée en architecture d’intérieur de la HEAD à Genève consiste en plusieurs miroirs uniques de 70 cm de diamètre, produits à partir de différents morceaux de plexiglas teintés. Si la composition à l’intérieur du miroir varie, la jeune designer se limite aux couleurs : bleu, or et cuivre, qu’elle assemble pour des résultats toujours nouveaux.

 

Miroir de la série Pauline, Juliette Roduit. Photo © Annik Wetter
Miroir de la série Pauline, Juliette Roduit. Photos © Annik Wetter

 

10. La signature de Nicolas Le Moigne se reconnait souvent dans les détails. En effet, le designer aime combiner minimalisme et finitions à la main, où, derrière l’épure des formes, se dévoile le savoir-faire de l’artisan qui le fabrique. Le miroir SUN qu’il a dessiné pour la jeune maison d’édition Marlo & Isaure est un bel exemple de cette approche. Le cadre du miroir, disponible à choix en cuivre ou en laiton, est martelé et poli pour un aspect traditionnel en contraste avec la ligne sobre.

Aujourd’hui basée en Tunisie, la marque a été fondée en 2013 par les designers Marlo Kara et Isaure Bouyssonie, tous deux diplômés de l’ECAL.

SUN est 250 CHF et peut être commandé à Lausanne chez Kissthedesign.

 

Miroir Sun, Nicolas Le Moigne, Marlo & Isaure
Miroir Sun, Nicolas Le Moigne, Marlo & Isaure

 

11. Composé de 10 triangles de miroirs fixés sur un cadre en noyer massif, Walnut Groove de Boris Dennler semble échappé d’un conte de fée. À la fois retro et contemporain, son style ne séduira pas que les nostalgiques.

L’important miroir (ca. 100 x 70 cm) est entièrement fabriqué à la main en Suisse. Produit en petite série, chaque miroir est signé et numéroté.

 

Miroir Walnut Groove, Boris Dennler
Miroir Walnut Groove, Boris Dennler

 

12. BD Barcelona suit Jaime Hayon depuis ses débuts et bien leur en a pris car, 11 ans après, le nom du designer est sur toutes les lèvres. Dessinés en 2016, les miroirs King Kong font suite à la série initiée en 2014 pour la galerie parisienne Kreo. Le grand miroir ludique est disponible avec deux décors noir et or.

 

King Kong, Jaime Hayon, BD Barcelona
Miroirs King Kong, Jaime Hayon, BD Barcelona

 

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Entretien avec le peintre David Weishaar

Portrait de David Weishaar avec la toile “Black dog runs at night”, 2017.

 

Ktdsays vous montre les coulisses des expositions de la galerie Kissthedesign. Une belle opportunité d’en découvrir plus sur les artistes en marge de leurs expositions et dans l’intimité de l’atelier.

Pour inaugurer la rubrique visite d’atelier, j’ai rencontré le jeune artiste David Weishaar aux Ateliers de Bellevaux à Lausanne, où il pratique la peinture. Son exposition « Presque ombre » se tient à la galerie Kissthedesign du 28 avril au 2 juin 2017.

 

Vue des ateliers de Bellevaux Photo © Corine Stübi
Vue des ateliers de Bellevaux.

 

Tu te consacres aujourd’hui entièrement à la peinture, est-ce que cela a toujours été le cas ?

Oui plus ou moins, j’ai commencé la peinture à l’âge de 15 ans au Lycée, puis en arrivant aux Beaux-arts de Strasbourg, je me suis exercé au dessin sous l’influence d’un professeur. C’était une formation à l’ancienne, j’y ai appris le dessin d’observation et de figure en reportant le sujet à travers un quadrillage, on s’exerçait au croquis à l’extérieur. Je me suis donc tout naturellement développé dans la peinture figurative, même si à l’époque, on trouvait tous cet enseignement traditionnel un peu pénible. Mais avec le recul, je comprends que ça m’a permis d’acquérir une technique sure et m’a ouvert d’autres horizons quand je suis entré à l’ECAL.

 

Tes tableaux dépeignent des sujets très variés, où puises-tu tes références visuelles ? Qu’est-ce qui t’inspire au quotidien ?

Mes images proviennent de la presse, ce sont souvent des captures d’écran car je lis la presse depuis mon smartphone. Je regarde beaucoup de vidéos, des documentaires scientifiques notamment, sur internet et fais des screenshots de tout ce qui m’interpelle. Je dois avoir des milliers de photos d’écran enregistrées dans mon téléphone. Ça m’arrive aussi de photographier l’image sur mon ordinateur, j’aime bien ce passage à travers plusieurs écrans, ça dégrade l’image d’une manière intéressante. J’ai plusieurs amis qui faisaient ça et ça me plaisait bien. J’ai ensuite appris que Luc Tuymans, dont j’admire la production, travaillait aussi de cette manière.

Depuis que je suis tout jeune, je suis fasciné par la nature et l’animalité. En ce moment, je lis d’ailleurs un livre formidable « L’univers sans l’homme » de Thomas Schlesser, qui reprend l’histoire de l’art, plus particulièrement de la peinture, avec le filtre du rapport de l’homme avec son environnement. De la Renaissance à aujourd’hui, il mesure l’impact de l’homme sur la nature à la fois directement dans l’œuvre et dans le contexte, dans lequel les artistes évoluaient. Actuellement, je suis en plein dans ce type de réflexions et il y a tout un bestiaire, d’animaux, mais de plantes aussi, qui peuplent mes œuvres récentes.

 

David Weishaar, Strobile, 2016
David Weishaar, Strobile, 2016. Huile sur toile, 70 x 90 cm

 

David Weishaar, World brain, 2016
David Weishaar, World brain, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm


Dans ton travail il y a d’un côté des motifs très classiques, justement le paysage, la nature, les animaux et de l’autre des images à sensation qui font le buzz sur les réseaux sociaux (Des conflits, des guerres ou des fun facts scientifiques ou pas).

Oui, la deuxième partie fait justement référence à l’intervention de l’homme sur son environnement. C’est un peu la trace, le passage de quelque chose qui n’est pas vraiment représenté. L’humain est d’ailleurs rarement illustré directement dans mes toiles, mais il s’y trouve sous la forme de relique de ses actions ou réalisations. Par exemple une de mes toiles représente les ruines d’un lycée où il y a eu une tuerie, sur une autre, « World Brain », c’est la trace du lieu de stockage de l’internet dans le désert américain.

La figure humaine est présente sur la toile « From the encounters of the end of the world » avec ces 3 scientifiques qui écoutent la glace fondre. Mais ils sont dépeints entre figuration et abstraction, de sorte qu’ils pourraient se confondre avec les phoques, dont ils portent la peau. On retrouve à nouveau cette ambivalence. Sinon sa présence est physique dans « Sueur froide », mais en macro, de si près qu’elle devient méconnaissable.

 

David Weishaar, From the encounters of the end of the world, 2016
David Weishaar, From the encounters of the end of the world, 2016. Huile sur toile, 70 x100 cm

 

Peux-tu nous expliquer comment tu abordes une nouvelle toile ? Comment est-ce que tu travailles d’après ta capture d’écran ?

Je projette la photo sur la toile. Puis je démarre avec un système de taches, de lavis, pour démarquer les zones, ensuite j’éteins le projecteur et poursuis de manière plus instinctive. Par contre le lien avec la photo originale perdure jusqu’à un certain point, c’est à dire que je retourne souvent à mon smartphone pour la revoir.

J’aime bien les surprises qui découlent de l’étape disons « mécanique ». Il faut savoir que le projecteur éblouit complètement, ça se fait donc à l’aveuglette. Une fois le projecteur éteint, il y a des manques ou des vides qui font surface et sont exploitables de manière créative. Il y a des zones d’ombre ou de lumière qui sont sur l’image de base, mais que je n’arrive pas forcément à reporter de suite et qui parfois s’inversent jusqu’à emmener l’image dans une autre direction.

 

Vue de l'atelier de David Weishaar

Vue de l'atelier de David Weishaar
Vues de l’atelier de David Weishaar

 

Qu’est-ce que tu conserves de l’original ? Quel est ton rapport à l’original ?

C’est toute la question ! Jusqu’où je reste fidèle ou pas à l’original ? J’ai un rapport très fort à la photographie en tant que médium, il est question de cadrage, de point de vue, de position, tout cela doit fonctionner pour que je puisse avancer. L’image que j’ai capturé sur mon téléphone doit être présente dans ses proportions. Il y a toujours un moment de reproduction, certainement hérité de ma formation académique, les choix de couleurs, quant à eux, interviennent dans un deuxième temps.

C’est, je pense, ce qui me démarque des peintres abstraits. Au final je pourrais complétement partir dans l’abstraction, m’éloigner rapidement du modèle de base, mais ça me fait peur autant que ça m’attire. J’hésite parfois, néanmoins quelque chose me ramène toujours au modèle. Au fond ça me rassure, tout comme ça devait rassurer de nombreux peintres qui se déplaçaient dans la nature avec leur chevalet pour peindre ce qu’ils avaient devant eux. Je suis fasciné par les peintres qui peignaient la mer dans leur atelier parce qu’avant l’apparition des tubes de peinture, ils n’avaient pas la possibilité de faire autrement.
La transition entre le moment où la nature était fantasmée dans l’atelier et celui de l’approche naturaliste face au sujet marque un profond changement stylistique.

 

Au final tu es aussi dans ce rapport fantasmé et distant avec ton sujet car tu ne dépeins que sa capture, sa traduction dans les médias.

Oui c’est vrai je travaille aussi en atelier sans jamais avoir le modèle vivant ou le paysage réel sous les yeux. Par contre le projecteur représente une grosse économie de travail par rapport au report au quadrillage. C’est si rapide que c’est même parfois dangereux, là j’ai raté deux toiles en allant trop vite. Il faut essayer de conserver un certain recul.

 

Vue des ateliers de Bellevaux Photo © Corine Stübi
Vue des ateliers de Bellevaux

 

La première fois qu’on s’est rencontré, tu me disais que tu peignais principalement sur de grandes toiles. Pour l’exposition à la galerie Kissthedesign, tu expérimentes pour la première fois le petit format. Alors résultat ?

Le changement d’échelle m’a beaucoup déstabilisé, raison pour laquelle j’ai si peu de petits formats à te proposer pour l’exposition. Le traitement est complètement différent, en deux ou trois gestes, la toile peut être gâchée, la surface déjà surexploitée. D’autant plus que j’ai l’habitude de travailler avec des pinceaux très fins pour mes grandes toiles, et j’ai dû me servir des mêmes pour les petits tableaux. Il aurait presque fallu que je trouve des pinceaux pour miniatures !
Mais la difficulté s’est avéré enrichissante, c’est bien d’être un peu bousculé dans ses habitudes, ça ouvre de nouvelles perspectives.

 

David Weishaar, Water droplet orbiting around a charged knitting needle in space, 2017. Huile sur toile, 30 x 40 cm
David Weishaar, Water droplet orbiting around a charged knitting needle in space, 2017. Huile sur toile, 30 x 40 cm

 

Comment sélectionnes-tu les images que tu vas ensuite traduire en peinture ?

Avant tout, l’image doit avoir été digérée pour que je puisse la peindre. Par exemple dans mon stock d’images, certaines sont sur mon smartphone depuis 1 ou 2 ans. Quand j’en choisi une, j’ai besoin de la laisser reposer et de me l’approprier. C’est un processus assez long, j’ai souvent besoin de plusieurs mois entre la sélection et le début de la production.
J’utilise beaucoup les outils de mon Iphone, me sers des favoris pour y stocker les images présélectionnées et fais du tri comme ça. J’efface les images qui ont été peintes ou sont définitivement écartées et en ajoute régulièrement de nouvelles. De les avoir toutes au même endroit me permet aussi de réfléchir à des assemblages entre elles.

 

Quand je vois ta démarche en coulisses, je m’aperçois que malgré ton médium de prédilection, la peinture, tu es réellement un artiste de la génération 2.0 !

Oui, tout est centralisé dans mon smartphone ! J’écoute tout le temps la radio en fond, lis beaucoup, mais j’enregistre tout ce qui attire mon attention sur mon téléphone. De la même manière que je capture les photos, je travaille beaucoup avec l’application Notes, où je recopie des citations qui m’interpellent, une petite phrase entendue sur France culture, des pensées, ou même des réflexions sur mes peintures en cours, genre « ajouter un peu de bleu à cette toile ». Tout ce que j’écris s’y retrouve pêle-mêle. Comme je conserve tous les textes, c’est amusant de relire des passages deux ans après et ne plus savoir si c’est moi qui l’ai écrit ou si c’est de quelqu’un d’autre.

Je n’efface pas les textes, car je suis très attaché à ces réflexions en amont de mon travail pictural. De manière générale, je trouve intéressant de garder une trace de ce qui nourrit une production. En effet, ce n’est pas toujours facile de mettre des mots sur une image.

 

Peintures de David Weishaar.
Peintures de David Weishaar.

 

En fait, ce que tu fais dans Notes illustre très bien ta démarche. Dans ta liste de textes, cohabitent une citation de Walter Benjamin, avec une to do list, ou encore une punchline entendue à la radio. Tout comme on peut retrouver dans tes peintures, indifféremment, une toile d’araignée le matin, des bombardements en Syrie, une architecture du Vatican, de la transpiration en macro ou un cours de fitness.
Il y a cette idée d’une longue série qui de prime abord semble disparate, mais tisse des liens non linéaires. Comment est-elle construite ?

Ça se fait par ricochet, une image en amène une autre, la succession de toiles a lieu de manière progressive. Je construis toujours une image à travers le prisme de la précédente. J’ai parfois tenté des images sans ce lien, tout à coup influencé par du contenu apparu sur mon fil Facebook ou autre, mais jusqu’à maintenant le résultat n’a jamais été concluant. C’est comme faire l’économie d’une étape fondamentale.

 

On sent différentes thématiques imbriquées dans la succession de tes toiles. Qu’est-ce qui te motive à aborder un sujet plutôt qu’un autre ? Ou est-ce le hasard qui te mène dans une direction ?

Non ce n’est jamais vraiment le hasard, je ne suis d’ailleurs pas sûr d’y croire. Mais c’est amusant que tu parles de ça, parce que le tableau « Le nombre et la sirène » porte le titre d’un livre de Quentin Meillassoux qui traite justement de l’idée du hasard à travers l’analyse du poème « Un Coup de Dés n’abolira jamais le Hasard » de Mallarmé.
Selon moi, les connexions se font en fonction des approches que tu as de certaines thématiques. Ce qui semble instinctif ne l’est pas forcément.

 

David Weishaar, Le nombre et la sirène, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm
David Weishaar, Le nombre et la sirène, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm

 

Ce qui m’intéresse, c’est le grand écart que tu peux faire entre 3 – 4 toiles, tout en conservant une cohérence. Par exemple, une amie m’a acheté la toile qui dépeint le petit Aylan. Quand elle est venue la chercher à l’atelier, j’étais en train de peindre un bouquet de fleurs pour ma sœur. Elle a été frappée à quel point les deux œuvres dialoguaient, alors que les sujets semblaient si lointains.
Ou « Sueur froide » avec un macro de peau humaine proche de l’abstraction et « The black dog runs at night » qui représente un chien errant à Alep en négatif, puisqu’il est blanc sur la toile, mais noir en réalité. Qu’est-ce qui se passe entre ces deux images ? Quels sont les liens qui émergent ? C’est ce qui me passionne !

 

En effet, ça ouvre la narration au-delà de la toile. Dans ton dernier exemple, on sent bien cette sensation de peur qui apparaît dans le dialogue entre les deux tableaux. Mais les œuvres fonctionnent aussi très bien seules car le titre intervient de la même manière: Avec un titre comme « Sueur froide » on comprend vite cette idée de peur, qui fait écho autant à la science qu’au cinéma.

Le dialogue laisse la place à l’imaginaire, l’œuvre n’est pas donnée de manière frontale, elle se développe autour de la ramification de tous ces éléments.

 

David Weishaar, Sueur froide, 2017. Huile sur toile, 80 x 130 cm
David Weishaar, Sueur froide, 2017. Huile sur toile, 80 x 130 cm

 

Tes œuvres ne sont donc pas vraiment conçues par thématiques, c’est beaucoup plus flou sans classification de valeur, même si certains thèmes sont récurrents. Que souhaites-tu exprimer dans cette indifférenciation des contenus ?

Finalement c’est assez caractéristique de notre époque, on est bombardé d’images de toutes sortes. Sur les réseaux sociaux on passe notre temps à scroll down pour faire défiler des contenus et des images.
J’ai toujours été stylistiquement entre l’apparition et l’effacement, ça doit répondre à notre manière de consommer les images aujourd’hui, je pense. Il est aussi question de l’obsolescence de l’image.

 

Ça me fait penser à Snapchat ou aux stories d’Instagram, où l’événement (ou le non-événement) est capturé pour être diffusé pendant 24 heures avant de s’effacer pour toujours.

Oui, sauf que je fais de la peinture et que la peinture est quelque chose qui est figé et reste.
D’ailleurs ça me fascine de voir ce qu’on peut faire, aujourd’hui encore, avec un médium, qu’on considérait, surtout dans sa forme figurative, moribond il y a une vingtaine d’années. À quel point cette technique archaïque reste actuelle et se réinvente continuellement.

 

Selon moi, ta peinture emprunte beaucoup au digital : Plus que le grain de la photo, le pixel est présent. Et surtout ton style délavé proche de l’effacement rend parfaitement ce nouveau statut de l’image, toujours à deux doigts de se faire chasser par la suivante. Alors c’est vrai c’est figé sur une toile, en plus en peinture à l’huile, réputée durable, pourtant c’est comme si elle contenait en elle-même sa propre obsolescence.

C’est intéressant ce que tu dis, car, effectivement, sur certains tableaux la toile est laissée brute. En réalité, je suis toujours en balance entre le moment où je commence l’œuvre et celui où je la termine.
On m’a enseigné que la peinture était la matière qu’on apposait sur la toile, d’abord avec de larges zones de couleurs diluées, une étape suivie de la pose d’accents et de contrastes, mais à aucun moment la toile ne devait apparaître. Je suis souvent encore dans ce type de questionnements même si ce n’est pas très contemporain… Léonard De Vinci le faisait déjà sur certaines toiles, longtemps considérées comme inachevées.

J’aime bien qu’on s’interroge sur la temporalité de la peinture, est-ce que c’est quelque chose qui est en train de naitre sous nos yeux ou au contraire s’agit-il d’un événement passé qui disparaît ? Cette absence partielle laisse aussi une échappatoire à l’imaginaire du spectateur.

 

David Weishaar, Strobile et World brain, 2016
David Weishaar, Strobile et World brain, 2016

 

David Weishaar, "Black dog runs at night", 2017. Détail.
David Weishaar, “Black dog runs at night”, 2017. Détail.

 

À travers la source digitale, il est donc aussi question d’une réflexion sur la peinture en soi ? 

Oui, reproduire une image en peinture, c’est un peu la transcender, l’amener dans l’étrange. Il y a une distance qui se crée par rapport à l’objet peinture, si on la compare à une photo par exemple. C’est aussi un objet façonné, brossé, qui change l’état du sujet.

 

Tu es diplômé Bachelor et Master de l’ECAL, dans quelle mesure l’école a influencé ta pratique artistique ! Quelles ont été les rencontres marquantes ?

Comme je venais d’une formation académique, aux antipodes de celle prodiguée à l’ECAL, les débuts ont parfois été un peu compliqués. Mais j’y ai fait de très belles rencontres, notamment Jacques Bonnard, dont j’ai rejoint l’atelier dès la deuxième année. Jacques a joué un rôle important pour moi, il arrivait à se projeter dans mon travail sans pour autant être intrusif. Je recevais constamment des inputs artistiques de sa part, sur les expositions à voir, les lectures qui pouvaient m’intéresser ou simplement des images ou des inspirations, ça continue d’ailleurs aujourd’hui encore.

L’ECAL a aussi contribué à ce que j’expérimente les couleurs. Au début, je travaillais beaucoup les gris, les tons sombres, puis je me suis progressivement ouvert à des teintes plus acidulées et même des motifs kitsch comme un chat monumental sur fond rose !

 

Comme on l’a vu, tu as énormément de sources d’inspirations, que ce soit les actus, tes lectures, mais quels sont les artistes visuels qui t’influencent ? ou que tu admires ?  

J’ai une grande admiration pour Luc Tuymans, un peintre belge incontournable qui a influencé de nombreux jeunes artistes. C’est presque de la jalousie, même si je ne peux pas me le permettre! Il y a aussi l’artiste polonais Wilhelm Sasnal, directement inspiré de Luc Tuymans. Je suis très intéressé par le personnage fascinant qu’est Marcel Duchamp, un ancien peintre, on l’oublie souvent! À l’époque j’aimais bien Axel Pahlavi, mais ça me parle moins aujourd’hui. En ce moment, je regarde beaucoup Paul Klee, Thomas Schlesser revient d’ailleurs souvent sur lui dans « L’univers sans l’homme ».

 

50e Action Flac, David Weishaar, Lithographie "Retourner à la mer", 2017
50e Action Flac, David Weishaar, “Retourner à la mer”, 2017. Lithographie réalisée par Raynald Métraux

 

Tu as été choisi pour produire la 50e Action du Guide contemporain, pourrais-tu nous dire deux mots sur ce travail ? 

C’est un travail politique, écologique, mais aussi poétique. Je me suis intéressé aux ours polaires, qui sont en voie d’extinction, ainsi qu’aux baleines. Passionné par les documentaires animaliers et les rapports scientifiques, j’y ai découvert que, dans l’histoire de l’évolution des espèces, les baleines avaient des pattes qu’elles ont progressivement perdu en retournant à la mer et qu’une queue avait poussé à la place. Alors je suis parti du principe que si on laissait du temps à l’ours polaire, peut-être que lui aussi retournerait à la mer. Puis je me suis imaginé comment pouvait se passer cette intégration, car il faudrait qu’il apprenne un nouveau langage. Cette idée fait écho aux recherches du musicien David Rothenberg, qui est parti en Haïti jouer de la clarinette avec les baleines. Ce faisant, il s’est aperçu qu’elles lui répondaient, il a alors répertorié ces différents sons et les a traduits en pictogrammes. J’ai donc eu envie de créer ma propre partition, puis, aidé du musicien Matteo Simonin, le chant de baleine correspondant.

La 50e Action est une lithographie, intitulée « Retourner à la mer » et réalisée par Raynald Métraux. Le multiple est muni d’un QR code qui permet à l’acheteur de télécharger son pendant sonore.

 

Propos recueillis par: Corine Stübi
Texte: Corine Stübi
Photos: © Corine Stübi (excepté les reproductions © David Weishaar)