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Unlimited 2018, entre les dollars d’Art Basel et l’engagement des artistes

Alors que des millions d’Euros ou de dollars changent de mains sur les stands des galeries à Art Basel, les oeuvres présentées à Unlimited questionnent les drames du monde contemporain, dont certains résultent directement de cette concentration extrême de la richesse.
Selon Martin Blessing, co-président du Global Wealth Management chez UBS, en 2017, le volume du marché de l’art global s’élevait à 63,7 milliards de dollars. Art Basel y occupe une place leader avec 46% des ventes effectuées par les galeries pendant la foire.

Cette dichotomie m’a particulièrement frappé cette année, en passant d’un Unlimited en partie très engagé à une section galeries où le marché se joue dans une effervescence palpable. Les collectionneurs se bousculent, pressés de dépenser plus que le voisin. La qualité est évidemment exceptionnelle, car les galeries réservent leur plus belles pièces à Art Basel.

 

Le commun des mortels se contente de profiter du musée géant qui se tient du 12 au 17 juin à Bâle, notamment Art Unlimited.
Sous la direction curatoriale de Gianni Jetzer pour la 7ème année consécutive, l’édition 2018 est dense. Il faut prévoir du temps pour visiter l’exposition grand format d’Art Basel, principalement en raison de la présence accrue de la vidéo. Alors parmi les 72 oeuvres, quelles sont celles à retenir?

 

 

Robert Longo, Death Star II, 2017/18
Robert Longo, Death Star II, 2017/18. Photo © Corine Stübi

 

Robert Longo, Death Star II, 2017/18

L’artiste américain connu pour ses dessins photoréalistes au fusain, dont un est actuellement accroché au mudac de Lausanne, a réalisé une sphère composée de 40’000 balles en cuivre et en bronze. Death Star II fait suite à une sculpture similaire créée en 1993. Mais la version produite pour Unlimited a plus que doublé de volume à l’image de la croissance des tueries de masse ces 20 dernières années aux États-Unis. L’artiste qui souhaitait visualiser l’ampleur de la catastrophe livre également une installation lumineuse et précieuse comme un soleil. Cette planète en lévitation, à la fois violente et attirante, révèle une ambivalence ancrée dans la société américaine.
Impliqué dans la lutte contre la violence par arme à feu, Robert Longo a annoncé qu’il reverserait 20% des gains de la vente à l’association Everytown for Gun Safety.

 

 

Sam Gilliam, Untitled, 2018
Sam Gilliam, Untitled, 2018. Photo © Corine Stübi

 

Sam Gilliam, Untitled, 2018

Comme Death Star II de Robert Longo, ou le promontoire de Buren, plusieurs oeuvres ont été produites spécialement pour Unlimited, c’est également le cas des nouveaux Drape de Sam Gilliam. À 84 ans, l’artiste américain occupe le devant de la scène à Bâle où sa production de 1967 à 1973 est exposé au Kunstmuseum sous le titre « The music of color ». En plus de 60 ans de carrière dans la peinture, c’est la première exposition personnelle dans un musée en Europe de l’expressionniste abstrait qui fut le premier afro-américain à représenter les états-Unis à la Biennale de Venise en 1972.
Sam Gilliam avait sorti la peinture de sa bidimensionalité dès les années 60, car pour lui l’art doit renouer avec l’architecture environnante et cesser de se confiner à un cadre accroché au mur. À Unlimited ses toiles aux couleurs vives occupent une salle que le visiteur peut pénétrer au contact direct des 30 peintures.

 

 

Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015. Photo © Corine Stübi
Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015. Photo © Corine Stübi

 

Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015 

L’installation de Rikrit Tirkavana se base sur une émeute qui a eu lieu à Bangkog en 2010. Ce sont armés de pneus – cocktails molotov – que les opposants de gauche et de droite se combattaient. L’artiste transpose la guérilla urbaine dans le cadre de la galerie, plus précisément dans les anciens locaux de Gavin Brown’s enterprise avant leur destruction. Ce passage de la rue à l’espace de la galerie se fait évidemment avec une mise à jour des matériaux, du caoutchouc au bronze, mais également enrichi de références en histoire de l’art, plus précisément celle des bricoleurs expérimentaux Fischli/Weiss ou Tinguely.

 

Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015. Photo © Corine Stübi
Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015. Photo © Corine Stübi

 

 

Richard Mosse, Incoming, 2016. Photo © Corine Stübi
Richard Mosse, Incoming, 2016. Photo © Corine Stübi

 

Richard Mosse, Incoming, 2016

La crise des migrants trouve sa place dans les préoccupations des artistes, même dans la grande messe commerciale qu’est Art Basel. 

L’installation vidéo à 3 canaux de Richard Mosse retrace, de manière non linéaire, différents moments de la vie des migrants du Moyen-Orient et d’Afrique dans leur dangereux périple pour l’Europe. Moments de vie quotidienne, d’attente, d’ennui, mais aussi de détresse. Pompiers, militaires, police, des figures de l’autorité dans des situations de sauvetage ou de répression d’une population de migrants. Les scènes sont filmées avec une caméra thermique d’utilisation militaire, capable de reconnaitre la présence humaine à 30 km de distance, de jour comme de nuit. L’image ainsi produite, presque en négatif, complique l’identification des protagonistes et procède à une dépersonnalisation telle que l’individu se fond dans son rôle. La capture documentaire des faits se brouille dans le traitement de l’image propre à cette nouvelle technologie.

 

Richard Mosse, Incoming, 2016. Photo © Corine Stübi
Richard Mosse, Incoming, 2016. Photo © Corine Stübi

 

 

Candice Breitz, TLDR, 2017. Photo © Corine Stübi
Candice Breitz, TLDR, 2017. Photo © Corine Stübi

 

Candice Breitz, TLDR, 2017

L’installation vidéo TLDR de Candice Breitz se déploie dans deux salles, en deux actes, tout comme Love Story présenté au pavillon sud africain à la biennale de Venise l’année passée et dont elle est la suite. La première salle montre une installation vidéo à 3 canaux où le narrateur, un jeune garçon de 12 ans, au centre, raconte l’histoire récente qui a opposé les féministes entre elles, notamment un groupement d’actrices hollywoodiennes et des abolitionnistes de la prostitution à Amnesty international. Le choeur est assuré par des prostituées sud africaines, membres de l’association SWEAT (Sex Workers Education & Advocacy Taskforce), dont on découvre l’histoire individuelle dans une deuxième pièce. Il y est question de race, de genre et de privilèges, pour des femmes ou des transgenres qui doivent se battre au quotidien pour le respect de droits élémentaires, dans un pays marqué par l’Apartheid.
En pointant la croisade des actrices blanches et riches, Candice Breitz se soumet à un exercice autocritique et se demande à quel point l’artiste privilégié peut représenter des populations marginalisées.

 

 

Jon Rafman, Dream Journal 2016 - 2017, 2017
Jon Rafman, Dream Journal 2016 – 2017, 2017. Photo © Corine Stübi

 

Jon Rafman, Dream Journal 2016 – 2017, 2017

La palme de l’oeuvre la plus déjantée revient sans conteste au Dream Journal de Jon Rafman. Le jeune artiste canadien a retranscrit ses rêves à l’aide d’un programme 3D grand public. Le résultat? Un mix de jeu vidéo ultraviolent, de porno manga et de séries Netflix que l’on déguste comme un trip de LSD, ou prêt pour une séance de binge watching halluciné, allongé sur des chaises longues en polyuréthane de forme organique, un peu dégoutante, ou assis sur la moquette à poil long.

La succession d’actions décousues dans lesquelles est impliqué le personnage principal, une jeune fille ultrasexy coiffée d’une casquette Xanax, s’enchaînent dans un rythme effréné – dialogue amoureux dans les couloirs – suicide – promenade en bateau – sauvetage – attaque par des monstres – clinique privée – sexe – accès à des fichiers protégés – décapitation, etc. Bienvenu dans le cauchemar éveillé du millenial hyperconnecté.

 

Jon Rafman, Dream Journal 2016 - 2017, 2017. Photo © Corine Stübi
Jon Rafman, Dream Journal 2016 – 2017, 2017. Photo © Corine Stübi

 

 

L’art chinois en force

Ai Wei Wei, Tiger, Tiger, Tiger, 2015.
Ai Wei Wei est un pillier d’Unlimited, il faut dire que l’artiste chinois s’est spécialisé dans l’art monumental. L’installation Tiger, Tiger, Tiger, se compose de 3’020 vases de porcelaine cassée, dont il ne reste que le fond, là où se cache la signature peinte à la main, un tigre, de son auteur. Le matériau de base provient de précieux vases ou bols de la période Ming (1368 – 1644). Comme à son habitude l’artiste chinois joue avec la polysémie des symboles, ici le tigre, à la fois signature d’artistes aujourd’hui oubliés, signe du zodiaque et symbole de courage dans la culture chinoise. Il touche à la mémoire et à la production collective.

 

Ai Wei Wei, Tiger, Tiger, Tiger, 2015. Photo © Corine Stübi
Ai Wei Wei, Tiger, Tiger, Tiger, 2015. Photo © Corine Stübi

 

He Xiangyu, Untitled, 2018
He Xiangyu (*1986)  se penche sur la politique de l’enfant unique mise en place en Chine depuis la fin des années 1970 jusqu’en 2015. Quelques photos de son enfance solitaire avec ses parents, placées à la hauteur de sa taille à l’époque, entourent une grande pièce murale composée de boites à oeufs en or pur de 3’500 gramme, portant un unique oeuf. L’artiste évoque l’influence de la politique sur sa propre vie et sur celle de plusieurs générations de jeunes chinois.

 

Paul Chan, Bathers on Ogygia, 2018
Paul Chan (Hong Kong, *1973), quant à lui rejoue une scène de l’Odyssée d’Homere avec des articles de fan shop gonflables. Ainsi les figures animées par des ventilateurs dépeignent le séjour d’Odyssée sur l’île d’Ogyia où la demi-déesse Calypso le retint pendant 7 ans

 

Paul Chan, Bathers of Ogygia, 2018
Paul Chan, Bathers of Ogygia, 2018. Photo © Corine Stübi

 

 

 

Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991
Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991. Photo © Corine Stübi

 

Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991

Avec une certaine économie de moyen, Barbara Bloom relate le naufrage du Titanic.
Des piles de vaisselle de porcelaine trônent au milieu d’une pièce peinte en bleu, sur une table en verre, la porcelaine porte l’estampille RMS Titanic. L’ordre apparent se défait à l’approche du reflet qui dévoile l’image de l’épave du Titanic au fond de l’océan, imprimée sous chaque assiette. Le plafond répond au naufrage avec une frise ornée d’objets que la NASA a enregistré comme égarés dans l’espace, principalement des débris de satellites, mais également des objets perdus par des astronautes.
L’artiste américaine associé à la Picture generation des années 70 et 80, se sert ici de la narration d’accidents spatiaux et du plus célèbre des naufrages pour une méditation sur l’absence.

 

Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991. Photo © Corine Stübi
Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991. Photo © Corine Stübi

 

 

Edith Dekyndt, They Shoot Horses (part One), 2017. Photo © Corine Stübi
Edith Dekyndt, They Shoot Horses (part One), 2017. Photo © Corine Stübi

 

Edith Dekyndt, They Shoot Horses (part One), 2017

L’installation de l’artiste belge se compose d’un long rideau de velours crème, dont la face extérieure est percée à intervalle régulier de la pointe de milliers de clous. L’intérieur révèle la trame décorative formée par la tête des clous, ainsi qu’une vidéo d’archive d’un marathon de danse des années 30 aux États-Unis. Le titre de l’installation est tiré du roman de Horace McCoy « They Shoot Horses, Don’t They? » de 1935, qui dépeint le désespoir de la classe ouvrière pendant la Grande Dépression américaine.
La population affamée prenait part à ces concours attirée par la nourriture gratuite et par les prix à gagner. La vidéo en slow motion montre des couples de danseurs prêts à tout pour gagner jusqu’à s’effondrer d’épuisement. La tragédie absurde est soulignée par le lourd rideau qui marque la fin du spectacle.

 

+ Bonus

Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist (Room N, Northwest Palace of Nimrud), 2018

Si je n’avais pas entendu la guide expliquer le concept, je serais passé tout droit, tellement les bas-reliefs sont moches. Mais l’oeuvre est plus intéressante qu’il n’y parait au premier regard. Michael Rakowitz a en fait reproduit des artefact du palais de Nimrud détruit en 2015 par Daesch. À l’aide d’informations trouvées sur le site d’Interpol et des archives de l’institut oriental de l’université de Chicago, il en a réalisé des copies avec des journaux arabes et des emballages de produits iraquiens, aux couleurs fidèles à celles qui devaient décorer les panneaux au 9ème siècle avant JC.

Depuis 2007, l’artiste américain a reproduit plus de 700 artefacts détruits à la suite de l’invasion américaine de l’Irak en 2003.

 

Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist (Room N, Northwest Palace of Nimrud), 2018. Photo © Corine Stübi
Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist (Room N, Northwest Palace of Nimrud), 2018. Photo © Corine Stübi

 

 

Art Basel, Messe Bâle du 11 au 17 juin.

Texte et photos: Corine Stübi

4 réponses sur « Unlimited 2018, entre les dollars d’Art Basel et l’engagement des artistes »

Hello , magnifique ton article ! Personnellement je me sens toute petite face à l’art et le talent de certains artistes! Et j’avoue être très souvent prise de plusieurs sentiments face à des oeuvres. Incompréhension admiration fascination….merci pour me faire decouvrir tous ces artistes! A bientôt

Merci Lili!
Death Star II de Robert Longo fait aussi partie de mon top 5. On ne se rend malheureusement pas bien compte des proportions sur la photo, mais la sphère hérissée de balles est impressionnante!

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