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Voyage / Lifestyle

Freitag: Suivez le city guide!

En 2017, le meilleur restaurant de Londres sur TripAdvisor était la cabane de jardin de Oobah Butler. Un restaurant soudain très coté, où pourtant jamais personne n’avait mangé, et pour cause il a été inventé de toute pièce par le journaliste, ancien rédacteur de faux avis sur TripAdvisor.

Alors à qui se fier pour s’orienter dans une ville inconnue? On peut toujours compter sur les guides papier, dont ceux de Assouline, Lonely Planet, Wallpaper ou Monocle. Il y a aussi les nombreux blogs de voyage et les magazines. Mais rien ne vaut l’expérience des autochtones.

 

« Ma vie à Paris », par exemple, signé Ivan Pericoli et Benoît Astier de Villatte, fondateurs de la maison de céramique et d’accessoires Astier de Villatte, regorge de bonnes adresses et de trouvailles secrètes dont certaines ne sont connues que des parisiens. L’ouvrage a même le bon goût de se déguiser en roman pour nous éviter de passer pour des touristes.

 

Guide Ma vie à Paris, Astier de Villatte
Guide Ma vie à Paris, Astier de Villatte. Photo @ Astier de Villatte

 

C’est désormais au tour de Freitag, créateur des légendaires sacs et accessoires en bâche de camion made in Suisse allemande, de proposer ses visites guidées par des locaux avec le City Guide Lines. Le concept du guide online est aussi simple qu’efficace, des personnalités du monde du design et de la culture, vous livrent leurs bons coins directement sur la carte. Comme on le ferait pour un ami venu en visite pour quelques jours. Sauf qu’il y a du niveau: La papesse du design Rossana Orlandi pour Milan, les designers Kevin Fries et Daniel Freitag pour Zurich, le graphiste et professeur Eike König pour Berlin, parmi d’autres.

Les personnalité dessinent leurs itinéraires face caméra tout en ponctuant le tracé d’anecdotes sur les différents lieux. La transition de l’itinéraire griffonné « à l’ancienne » sur le plan de la ville à la version numérique et interactive est fluide. Le plan se consulte sur la même page que la vidéo avec des points d’intérêt reliés en un click à google map. Il ne reste plus qu’à suivre le GPS de l’application pour rejoindre les quartiers branchés, se baigner dans une piscine Bauhaus ou déguster le meilleur Kebab du pays. Le guide indique également des zones de No Go, ou les endroits à fuir.

 

 

Pour l’instant le City Guide Lines ne couvre que les villes de Milan, Zurich, Berlin et Vienne présentées chacune par 2 à 3 intervenants, mais avec le succès que le guide online et gratuit devrait rencontrer, il y a fort à parier que d’autres villes et itinéraires viennent rapidement enrichir le catalogue. Les villes de Rotterdam, Hambourg, Tokyo et Bangkok sont d’ailleurs déjà prévues au programme.

https://cityguidelines.freitag.ch/fr/

 

 

Texte: Corine Stübi
Photo en titre: City Guide Lines, Berlin avec Eike König. Photo @ Freitag

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Art Design

Le mudac en ligne de mire

Le mudac aime traiter des sujets de société. Après s’être intéressé aux objets de désir et aux miroirs, le musée lausannois propose de réfléchir sur les armes à feu. 

Une question taraudait Susanne Hilper Stupert, comment un designer conçoit-il un objet destiné à tuer: A-il des contraintes esthétiques et pratiques à respecter? Cherche-il à améliorer l’efficacité létale de sa création? Distribuer la mort plus vite? Plus largement? Abattre sa cible à tous les coups? Quel peut bien être le cahier des charges d’un tel mandat?
La question fait froid dans le dos. Malheureusement les portes sont restées closes face aux demandes de la commissaire de l’exposition, ni les designers ni les fabricants n’ont souhaité intervenir. L’industrie d’armement suisse soigne le culte du secret.

 

Vue de l'exposition 'ligne de mire', mudac, Lausanne 14.03 – 29.08.2018 Œuvres de An Sofie Kesteleyn
Vue de l’exposition ‘ligne de mire’, mudac, Lausanne Œuvres de An Sofie Kesteleyn. Photographie © Daniela & Tonatiuh

 

Il n’y a donc que 3 vraies armes exposées, au préalable mises hors service par la police. On y découvre le Liberator, le premier pistolet open source, dont les plans mis en ligne permettait son impression en 3D. Il est présenté à coté du fusil américain Crickett destiné aux enfants de 4 à 12 ans et vendu dans certains centres commerciaux.

La photographe An-Sofie Kesteleyn expose le portrait d’une fillette prenant fièrement la pose, armée du fusil rose bonbon. L’artiste hollandaise a demandé à l’enfant d’écrire et de dessiner ce qui lui faisait le plus peur, afin de comprendre contre quel ennemi elle pouvait vouloir se défendre. Ce sont donc les dinosaures qui inquiètent la petite fille…
Les craintes irrationnelles se confrontent ici à la réalité brutale du décès d’un enfant, provoqué par la mauvaise manipulation du Crickett.

 

The Propeller Group, 'AK-47 vs. M16', 2015 © The Propeller Group
The Propeller Group, ‘AK-47 vs. M16’, 2015 © The Propeller Group

 

L’exposition est le résultat d’une recherche de plus de 2 ans sur une thématique qui dessine en creux une géographie de la violence balistique. Les États-Unis y sont particulièrement représentés notamment avec leur mythique M-16, traditionnellement opposé au AK-47. Le fusil d’assaut soviétique est populaire auprès des guérilleros et des terroristes car il est bon marché, fiable et facile à entretenir au point que son utilisation est à la portée des enfants soldats.
Une amie me racontait d’ailleurs que dans les années 80 en Lituanie (le pays appartenait alors au bloc de l’URSS), des officiers venaient spécialement de Moscou pour enseigner aux élèves de l’école primaire à monter et démonter des AK47.

 

Raul Martinez, 'Manstopper', 2015 © Estrellita B. Brodsky Collection
Raul Martinez, ‘Manstopper’, 2015 © Estrellita B. Brodsky Collection

 

Les narco-traficants en Amérique du sud, la guerre des gangs, les conflits armés sur le continent africain, et au Moyen-Orient, complètent cette cartographie de la mort, à l’image du tapis « Manstopper » de Raul Martinez, composé de balles récupérées sur différents champs de bataille et localisables grâce à leur numéro de série.
Les cultures traditionnelles semblent s’approprier cette imagerie guerrière, à l’instar des tapis afghans ornés de motifs de mitraillettes, de tanks et de rockets que l’artiste français Michel Aubry collectionne. Or il s’agit uniquement de produits d’exportation, fabriqués au Pakistan, mais consommés par les européens et les américains. Les tapis sont d’ailleurs produits dans des formats standardisés pour l’expédition en container. La supposée esthétique guerrière moyen-orientale se dévoile ici comme un fantasme occidental.

 

Vue de l'exposition 'ligne de mire', mudac, Lausanne 14.03 – 29.08.2018 Œuvres de Robert Longo, Gonçalo Mabunda, Michel Aubry
Vue de l’exposition ‘ligne de mire’, mudac, Lausanne Œuvres de Robert Longo, Gonçalo Mabunda, Michel Aubry. Photographie © Daniela & Tonatiuh

 

M16, Kalashnikov, Smith & Wesson, Beretta, Uzi, etc. nombreuses sont les références à ces modèles emblématiques. Ted Noten, bénéficiaire de la carte blanche de l’exposition, offre un hommage au Uzi. Un véritable Uzi plaqué or scellé dans une mallette en acrylique transparent trône au milieu d’un dispositif évoquant la boutique de luxe. La surface extérieure est recouverte de photos de propriétaires d’armes, de bijoux et des plans du fusil d’assaut israélien.

La débauche de matériaux, or, laiton, démontre une certaine fascination pour ce symbole meurtrier et guerrier ainsi que les relations troubles entre pouvoir, argent, beauté et destruction. Ted Noten n’en est pas à son coup d’essai en effet, le designer hollandais s’est rendu célèbre avec ses « gun bag » dont la série « Uzi mon amour » (2009) devait être le grand final.
Ted Noten décrit le concept général de la série comme « Design against Crime ». Si le slogan sonne creux face à l’oeuvre, il est par contre intéressant de noter que la série ne peut pas être vendue librement en occident hors des USA.

 

Vue de l'exposition 'ligne de mire', mudac, Lausanne 14.03 – 29.08.2018 Œuvre de Ted Noten
Vue de l’exposition ‘ligne de mire’, mudac, Lausanne. Œuvre de Ted Noten. Photographie © Daniela & Tonatiuh

 

Le musée, littéralement assiégé par la scénographie oppressante de sacs de sable, de miradors et de lasers, signée du studio d’architecture lausannois T-Rex & Cute Cut, transpose habilement la dichotomie défense / agression propre au débat sur les armes à feu dans l’espace même de l’exposition.

Le parcours artistique se clot sur un volet sociologique conçu en partenariat avec Small Arms Survey, ONG basée à Genève qui se charge de recueillir des données sur la circulation des armes légères et la violence armée au niveau international. Le visiteur pourra ainsi consulter la documentation et les nombreuses statistiques mises à disposition par l’ONG pour en apprendre plus sur le marché et le trafic d’armes à feu, mais aussi sur ses conséquences concrètes.

 

À voir jusqu’au 26 août au mudac, Pl. de la Cathédrale 6, 1005 Lausanne.

 

Texte: Corine Stübi
Photo en titre: Ted Noten, ‘UziMonAmour’, 2012 © Ted Noten