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Le mudac en ligne de mire

Le mudac aime traiter des sujets de société. Après s’être intéressé aux objets de désir et aux miroirs, le musée lausannois propose de réfléchir sur les armes à feu. 

Une question taraudait Susanne Hilper Stupert, comment un designer conçoit-il un objet destiné à tuer: A-il des contraintes esthétiques et pratiques à respecter? Cherche-il à améliorer l’efficacité létale de sa création? Distribuer la mort plus vite? Plus largement? Abattre sa cible à tous les coups? Quel peut bien être le cahier des charges d’un tel mandat?
La question fait froid dans le dos. Malheureusement les portes sont restées closes face aux demandes de la commissaire de l’exposition, ni les designers ni les fabricants n’ont souhaité intervenir. L’industrie d’armement suisse soigne le culte du secret.

 

Vue de l'exposition 'ligne de mire', mudac, Lausanne 14.03 – 29.08.2018 Œuvres de An Sofie Kesteleyn
Vue de l’exposition ‘ligne de mire’, mudac, Lausanne Œuvres de An Sofie Kesteleyn. Photographie © Daniela & Tonatiuh

 

Il n’y a donc que 3 vraies armes exposées, au préalable mises hors service par la police. On y découvre le Liberator, le premier pistolet open source, dont les plans mis en ligne permettait son impression en 3D. Il est présenté à coté du fusil américain Crickett destiné aux enfants de 4 à 12 ans et vendu dans certains centres commerciaux.

La photographe An-Sofie Kesteleyn expose le portrait d’une fillette prenant fièrement la pose, armée du fusil rose bonbon. L’artiste hollandaise a demandé à l’enfant d’écrire et de dessiner ce qui lui faisait le plus peur, afin de comprendre contre quel ennemi elle pouvait vouloir se défendre. Ce sont donc les dinosaures qui inquiètent la petite fille…
Les craintes irrationnelles se confrontent ici à la réalité brutale du décès d’un enfant, provoqué par la mauvaise manipulation du Crickett.

 

The Propeller Group, 'AK-47 vs. M16', 2015 © The Propeller Group
The Propeller Group, ‘AK-47 vs. M16’, 2015 © The Propeller Group

 

L’exposition est le résultat d’une recherche de plus de 2 ans sur une thématique qui dessine en creux une géographie de la violence balistique. Les États-Unis y sont particulièrement représentés notamment avec leur mythique M-16, traditionnellement opposé au AK-47. Le fusil d’assaut soviétique est populaire auprès des guérilleros et des terroristes car il est bon marché, fiable et facile à entretenir au point que son utilisation est à la portée des enfants soldats.
Une amie me racontait d’ailleurs que dans les années 80 en Lituanie (le pays appartenait alors au bloc de l’URSS), des officiers venaient spécialement de Moscou pour enseigner aux élèves de l’école primaire à monter et démonter des AK47.

 

Raul Martinez, 'Manstopper', 2015 © Estrellita B. Brodsky Collection
Raul Martinez, ‘Manstopper’, 2015 © Estrellita B. Brodsky Collection

 

Les narco-traficants en Amérique du sud, la guerre des gangs, les conflits armés sur le continent africain, et au Moyen-Orient, complètent cette cartographie de la mort, à l’image du tapis « Manstopper » de Raul Martinez, composé de balles récupérées sur différents champs de bataille et localisables grâce à leur numéro de série.
Les cultures traditionnelles semblent s’approprier cette imagerie guerrière, à l’instar des tapis afghans ornés de motifs de mitraillettes, de tanks et de rockets que l’artiste français Michel Aubry collectionne. Or il s’agit uniquement de produits d’exportation, fabriqués au Pakistan, mais consommés par les européens et les américains. Les tapis sont d’ailleurs produits dans des formats standardisés pour l’expédition en container. La supposée esthétique guerrière moyen-orientale se dévoile ici comme un fantasme occidental.

 

Vue de l'exposition 'ligne de mire', mudac, Lausanne 14.03 – 29.08.2018 Œuvres de Robert Longo, Gonçalo Mabunda, Michel Aubry
Vue de l’exposition ‘ligne de mire’, mudac, Lausanne Œuvres de Robert Longo, Gonçalo Mabunda, Michel Aubry. Photographie © Daniela & Tonatiuh

 

M16, Kalashnikov, Smith & Wesson, Beretta, Uzi, etc. nombreuses sont les références à ces modèles emblématiques. Ted Noten, bénéficiaire de la carte blanche de l’exposition, offre un hommage au Uzi. Un véritable Uzi plaqué or scellé dans une mallette en acrylique transparent trône au milieu d’un dispositif évoquant la boutique de luxe. La surface extérieure est recouverte de photos de propriétaires d’armes, de bijoux et des plans du fusil d’assaut israélien.

La débauche de matériaux, or, laiton, démontre une certaine fascination pour ce symbole meurtrier et guerrier ainsi que les relations troubles entre pouvoir, argent, beauté et destruction. Ted Noten n’en est pas à son coup d’essai en effet, le designer hollandais s’est rendu célèbre avec ses « gun bag » dont la série « Uzi mon amour » (2009) devait être le grand final.
Ted Noten décrit le concept général de la série comme « Design against Crime ». Si le slogan sonne creux face à l’oeuvre, il est par contre intéressant de noter que la série ne peut pas être vendue librement en occident hors des USA.

 

Vue de l'exposition 'ligne de mire', mudac, Lausanne 14.03 – 29.08.2018 Œuvre de Ted Noten
Vue de l’exposition ‘ligne de mire’, mudac, Lausanne. Œuvre de Ted Noten. Photographie © Daniela & Tonatiuh

 

Le musée, littéralement assiégé par la scénographie oppressante de sacs de sable, de miradors et de lasers, signée du studio d’architecture lausannois T-Rex & Cute Cut, transpose habilement la dichotomie défense / agression propre au débat sur les armes à feu dans l’espace même de l’exposition.

Le parcours artistique se clot sur un volet sociologique conçu en partenariat avec Small Arms Survey, ONG basée à Genève qui se charge de recueillir des données sur la circulation des armes légères et la violence armée au niveau international. Le visiteur pourra ainsi consulter la documentation et les nombreuses statistiques mises à disposition par l’ONG pour en apprendre plus sur le marché et le trafic d’armes à feu, mais aussi sur ses conséquences concrètes.

 

À voir jusqu’au 26 août au mudac, Pl. de la Cathédrale 6, 1005 Lausanne.

 

Texte: Corine Stübi
Photo en titre: Ted Noten, ‘UziMonAmour’, 2012 © Ted Noten

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Unlimited 2018, entre les dollars d’Art Basel et l’engagement des artistes

Alors que des millions d’Euros ou de dollars changent de mains sur les stands des galeries à Art Basel, les oeuvres présentées à Unlimited questionnent les drames du monde contemporain, dont certains résultent directement de cette concentration extrême de la richesse.
Selon Martin Blessing, co-président du Global Wealth Management chez UBS, en 2017, le volume du marché de l’art global s’élevait à 63,7 milliards de dollars. Art Basel y occupe une place leader avec 46% des ventes effectuées par les galeries pendant la foire.

Cette dichotomie m’a particulièrement frappé cette année, en passant d’un Unlimited en partie très engagé à une section galeries où le marché se joue dans une effervescence palpable. Les collectionneurs se bousculent, pressés de dépenser plus que le voisin. La qualité est évidemment exceptionnelle, car les galeries réservent leur plus belles pièces à Art Basel.

 

Le commun des mortels se contente de profiter du musée géant qui se tient du 12 au 17 juin à Bâle, notamment Art Unlimited.
Sous la direction curatoriale de Gianni Jetzer pour la 7ème année consécutive, l’édition 2018 est dense. Il faut prévoir du temps pour visiter l’exposition grand format d’Art Basel, principalement en raison de la présence accrue de la vidéo. Alors parmi les 72 oeuvres, quelles sont celles à retenir?

 

 

Robert Longo, Death Star II, 2017/18
Robert Longo, Death Star II, 2017/18. Photo © Corine Stübi

 

Robert Longo, Death Star II, 2017/18

L’artiste américain connu pour ses dessins photoréalistes au fusain, dont un est actuellement accroché au mudac de Lausanne, a réalisé une sphère composée de 40’000 balles en cuivre et en bronze. Death Star II fait suite à une sculpture similaire créée en 1993. Mais la version produite pour Unlimited a plus que doublé de volume à l’image de la croissance des tueries de masse ces 20 dernières années aux États-Unis. L’artiste qui souhaitait visualiser l’ampleur de la catastrophe livre également une installation lumineuse et précieuse comme un soleil. Cette planète en lévitation, à la fois violente et attirante, révèle une ambivalence ancrée dans la société américaine.
Impliqué dans la lutte contre la violence par arme à feu, Robert Longo a annoncé qu’il reverserait 20% des gains de la vente à l’association Everytown for Gun Safety.

 

 

Sam Gilliam, Untitled, 2018
Sam Gilliam, Untitled, 2018. Photo © Corine Stübi

 

Sam Gilliam, Untitled, 2018

Comme Death Star II de Robert Longo, ou le promontoire de Buren, plusieurs oeuvres ont été produites spécialement pour Unlimited, c’est également le cas des nouveaux Drape de Sam Gilliam. À 84 ans, l’artiste américain occupe le devant de la scène à Bâle où sa production de 1967 à 1973 est exposé au Kunstmuseum sous le titre « The music of color ». En plus de 60 ans de carrière dans la peinture, c’est la première exposition personnelle dans un musée en Europe de l’expressionniste abstrait qui fut le premier afro-américain à représenter les états-Unis à la Biennale de Venise en 1972.
Sam Gilliam avait sorti la peinture de sa bidimensionalité dès les années 60, car pour lui l’art doit renouer avec l’architecture environnante et cesser de se confiner à un cadre accroché au mur. À Unlimited ses toiles aux couleurs vives occupent une salle que le visiteur peut pénétrer au contact direct des 30 peintures.

 

 

Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015. Photo © Corine Stübi
Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015. Photo © Corine Stübi

 

Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015 

L’installation de Rikrit Tirkavana se base sur une émeute qui a eu lieu à Bangkog en 2010. Ce sont armés de pneus – cocktails molotov – que les opposants de gauche et de droite se combattaient. L’artiste transpose la guérilla urbaine dans le cadre de la galerie, plus précisément dans les anciens locaux de Gavin Brown’s enterprise avant leur destruction. Ce passage de la rue à l’espace de la galerie se fait évidemment avec une mise à jour des matériaux, du caoutchouc au bronze, mais également enrichi de références en histoire de l’art, plus précisément celle des bricoleurs expérimentaux Fischli/Weiss ou Tinguely.

 

Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015. Photo © Corine Stübi
Rikrit Tirkavana, untitled 2015 (bangkok boogie woogie, no 1), 2015. Photo © Corine Stübi

 

 

Richard Mosse, Incoming, 2016. Photo © Corine Stübi
Richard Mosse, Incoming, 2016. Photo © Corine Stübi

 

Richard Mosse, Incoming, 2016

La crise des migrants trouve sa place dans les préoccupations des artistes, même dans la grande messe commerciale qu’est Art Basel. 

L’installation vidéo à 3 canaux de Richard Mosse retrace, de manière non linéaire, différents moments de la vie des migrants du Moyen-Orient et d’Afrique dans leur dangereux périple pour l’Europe. Moments de vie quotidienne, d’attente, d’ennui, mais aussi de détresse. Pompiers, militaires, police, des figures de l’autorité dans des situations de sauvetage ou de répression d’une population de migrants. Les scènes sont filmées avec une caméra thermique d’utilisation militaire, capable de reconnaitre la présence humaine à 30 km de distance, de jour comme de nuit. L’image ainsi produite, presque en négatif, complique l’identification des protagonistes et procède à une dépersonnalisation telle que l’individu se fond dans son rôle. La capture documentaire des faits se brouille dans le traitement de l’image propre à cette nouvelle technologie.

 

Richard Mosse, Incoming, 2016. Photo © Corine Stübi
Richard Mosse, Incoming, 2016. Photo © Corine Stübi

 

 

Candice Breitz, TLDR, 2017. Photo © Corine Stübi
Candice Breitz, TLDR, 2017. Photo © Corine Stübi

 

Candice Breitz, TLDR, 2017

L’installation vidéo TLDR de Candice Breitz se déploie dans deux salles, en deux actes, tout comme Love Story présenté au pavillon sud africain à la biennale de Venise l’année passée et dont elle est la suite. La première salle montre une installation vidéo à 3 canaux où le narrateur, un jeune garçon de 12 ans, au centre, raconte l’histoire récente qui a opposé les féministes entre elles, notamment un groupement d’actrices hollywoodiennes et des abolitionnistes de la prostitution à Amnesty international. Le choeur est assuré par des prostituées sud africaines, membres de l’association SWEAT (Sex Workers Education & Advocacy Taskforce), dont on découvre l’histoire individuelle dans une deuxième pièce. Il y est question de race, de genre et de privilèges, pour des femmes ou des transgenres qui doivent se battre au quotidien pour le respect de droits élémentaires, dans un pays marqué par l’Apartheid.
En pointant la croisade des actrices blanches et riches, Candice Breitz se soumet à un exercice autocritique et se demande à quel point l’artiste privilégié peut représenter des populations marginalisées.

 

 

Jon Rafman, Dream Journal 2016 - 2017, 2017
Jon Rafman, Dream Journal 2016 – 2017, 2017. Photo © Corine Stübi

 

Jon Rafman, Dream Journal 2016 – 2017, 2017

La palme de l’oeuvre la plus déjantée revient sans conteste au Dream Journal de Jon Rafman. Le jeune artiste canadien a retranscrit ses rêves à l’aide d’un programme 3D grand public. Le résultat? Un mix de jeu vidéo ultraviolent, de porno manga et de séries Netflix que l’on déguste comme un trip de LSD, ou prêt pour une séance de binge watching halluciné, allongé sur des chaises longues en polyuréthane de forme organique, un peu dégoutante, ou assis sur la moquette à poil long.

La succession d’actions décousues dans lesquelles est impliqué le personnage principal, une jeune fille ultrasexy coiffée d’une casquette Xanax, s’enchaînent dans un rythme effréné – dialogue amoureux dans les couloirs – suicide – promenade en bateau – sauvetage – attaque par des monstres – clinique privée – sexe – accès à des fichiers protégés – décapitation, etc. Bienvenu dans le cauchemar éveillé du millenial hyperconnecté.

 

Jon Rafman, Dream Journal 2016 - 2017, 2017. Photo © Corine Stübi
Jon Rafman, Dream Journal 2016 – 2017, 2017. Photo © Corine Stübi

 

 

L’art chinois en force

Ai Wei Wei, Tiger, Tiger, Tiger, 2015.
Ai Wei Wei est un pillier d’Unlimited, il faut dire que l’artiste chinois s’est spécialisé dans l’art monumental. L’installation Tiger, Tiger, Tiger, se compose de 3’020 vases de porcelaine cassée, dont il ne reste que le fond, là où se cache la signature peinte à la main, un tigre, de son auteur. Le matériau de base provient de précieux vases ou bols de la période Ming (1368 – 1644). Comme à son habitude l’artiste chinois joue avec la polysémie des symboles, ici le tigre, à la fois signature d’artistes aujourd’hui oubliés, signe du zodiaque et symbole de courage dans la culture chinoise. Il touche à la mémoire et à la production collective.

 

Ai Wei Wei, Tiger, Tiger, Tiger, 2015. Photo © Corine Stübi
Ai Wei Wei, Tiger, Tiger, Tiger, 2015. Photo © Corine Stübi

 

He Xiangyu, Untitled, 2018
He Xiangyu (*1986)  se penche sur la politique de l’enfant unique mise en place en Chine depuis la fin des années 1970 jusqu’en 2015. Quelques photos de son enfance solitaire avec ses parents, placées à la hauteur de sa taille à l’époque, entourent une grande pièce murale composée de boites à oeufs en or pur de 3’500 gramme, portant un unique oeuf. L’artiste évoque l’influence de la politique sur sa propre vie et sur celle de plusieurs générations de jeunes chinois.

 

Paul Chan, Bathers on Ogygia, 2018
Paul Chan (Hong Kong, *1973), quant à lui rejoue une scène de l’Odyssée d’Homere avec des articles de fan shop gonflables. Ainsi les figures animées par des ventilateurs dépeignent le séjour d’Odyssée sur l’île d’Ogyia où la demi-déesse Calypso le retint pendant 7 ans

 

Paul Chan, Bathers of Ogygia, 2018
Paul Chan, Bathers of Ogygia, 2018. Photo © Corine Stübi

 

 

 

Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991
Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991. Photo © Corine Stübi

 

Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991

Avec une certaine économie de moyen, Barbara Bloom relate le naufrage du Titanic.
Des piles de vaisselle de porcelaine trônent au milieu d’une pièce peinte en bleu, sur une table en verre, la porcelaine porte l’estampille RMS Titanic. L’ordre apparent se défait à l’approche du reflet qui dévoile l’image de l’épave du Titanic au fond de l’océan, imprimée sous chaque assiette. Le plafond répond au naufrage avec une frise ornée d’objets que la NASA a enregistré comme égarés dans l’espace, principalement des débris de satellites, mais également des objets perdus par des astronautes.
L’artiste américaine associé à la Picture generation des années 70 et 80, se sert ici de la narration d’accidents spatiaux et du plus célèbre des naufrages pour une méditation sur l’absence.

 

Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991. Photo © Corine Stübi
Barbara Bloom, The tip of the iceberg, 1991. Photo © Corine Stübi

 

 

Edith Dekyndt, They Shoot Horses (part One), 2017. Photo © Corine Stübi
Edith Dekyndt, They Shoot Horses (part One), 2017. Photo © Corine Stübi

 

Edith Dekyndt, They Shoot Horses (part One), 2017

L’installation de l’artiste belge se compose d’un long rideau de velours crème, dont la face extérieure est percée à intervalle régulier de la pointe de milliers de clous. L’intérieur révèle la trame décorative formée par la tête des clous, ainsi qu’une vidéo d’archive d’un marathon de danse des années 30 aux États-Unis. Le titre de l’installation est tiré du roman de Horace McCoy « They Shoot Horses, Don’t They? » de 1935, qui dépeint le désespoir de la classe ouvrière pendant la Grande Dépression américaine.
La population affamée prenait part à ces concours attirée par la nourriture gratuite et par les prix à gagner. La vidéo en slow motion montre des couples de danseurs prêts à tout pour gagner jusqu’à s’effondrer d’épuisement. La tragédie absurde est soulignée par le lourd rideau qui marque la fin du spectacle.

 

+ Bonus

Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist (Room N, Northwest Palace of Nimrud), 2018

Si je n’avais pas entendu la guide expliquer le concept, je serais passé tout droit, tellement les bas-reliefs sont moches. Mais l’oeuvre est plus intéressante qu’il n’y parait au premier regard. Michael Rakowitz a en fait reproduit des artefact du palais de Nimrud détruit en 2015 par Daesch. À l’aide d’informations trouvées sur le site d’Interpol et des archives de l’institut oriental de l’université de Chicago, il en a réalisé des copies avec des journaux arabes et des emballages de produits iraquiens, aux couleurs fidèles à celles qui devaient décorer les panneaux au 9ème siècle avant JC.

Depuis 2007, l’artiste américain a reproduit plus de 700 artefacts détruits à la suite de l’invasion américaine de l’Irak en 2003.

 

Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist (Room N, Northwest Palace of Nimrud), 2018. Photo © Corine Stübi
Michael Rakowitz, The invisible enemy should not exist (Room N, Northwest Palace of Nimrud), 2018. Photo © Corine Stübi

 

 

Art Basel, Messe Bâle du 11 au 17 juin.

Texte et photos: Corine Stübi

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Rencontre avec l’artiste Noémie Doge

 

Après une formation dans le bijou contemporain à la HEAD à Genève, la Gerrit Rietveld Academy à Amsterdam (Bachelor) et au Royal College of Art de Londres (Master en jewellery and metal), ainsi qu’une belle carrière dans les arts appliqués, Noémie Doge se consacre aujourd’hui entièrement au dessin.
Une vocation, qui si elle n’apparait qu’en 2014, n’est pas arrivé du jour au lendemain car elle avoue avoir toujours dessiné.

Après Morges et Lausanne, où elle a notamment co-fondé L-Imprimerie, l’artiste s’est installée fin 2017 avec sa famille à La Chaux-de-Fonds, où son mari, David Lemaire a été nommé directeur du Musée des Beaux-Arts.

C’est dans son nouvel appartement, encore un peu dans les cartons, « on reçoit le canapé demain », que Noémie Doge m’a accueilli pour parler de son travail et de son exposition qui se tient jusqu’au 10 mars 2018 à la galerie Kissthedesign.

 

 

Portrait de famille: Noémie Doge et ses deux filles
Portrait de famille: Noémie Doge et ses deux filles

 

Les nouveaux dessins en couleurs de Noémie Doge
Dans la chambre: Les nouveaux dessins en couleurs de Noémie Doge, offerts à son mari.

 

 

Ton travail en bijou a été exposé dans le monde entier, a remporté de nombreux prix (Fondation Ikea, etc.) et a intégré de prestigieuses collections comme celle du Mudac, du Royal collège of art de Londres et du musée d’art et d’histoire de Genève. Pourquoi avoir quitté une carrière si prometteuse pour te consacrer au dessin?

Oui ça marchait bien, mais financièrement c’était compliqué. En fait je n’ai jamais su profiter du succès d’une collection, je me dépêchais de l’abandonner pour commencer la nouvelle.

J’exposais beaucoup et étais représentée par plusieurs galeries en Europe: La galerie Tactile à Genève, Louise Smit à Amsterdam, chez Caroline Van Hoek à Bruxelles. C’était bien, mais le bijou est un petit milieu, tu en fais vite le tour. J’avais envie d’en sortir, je me sentais étriquée dans le médium et dans ce qu’on attendait de moi.

Maintenant je trouve ça idiot, mais à l’époque j’avais le sentiment que les arts appliqués étaient sous-estimés par le milieu des Beaux-Arts, ça me gênait parce que je ne me voyais pas comme une artisane.

De manière générale, j’ai l’impression que ce n’est pas non plus facile commercialement pour le bijou contemporain, en effet la plupart des galeries avec qui je collaborais sont aujourd’hui fermées, même Caroline Van Hoek, qui exposait il y a peu à Design Miami Basel, vient de jeter l’éponge.

 

 

"Introduction to world music", 2007, de Noémie Doge
“Introduction to world music”, 2007, de Noémie Doge

 

 

Malgré tout, on sent le métier de l’art appliqué derrière tes dessins. Est-ce que tu te sens influencée par ta pratique antérieure et si oui de quelle manière? 

Avec le recul, je vois ma pratique dans les arts appliqués comme une force. Elle a forgé mon identité et je revendique cet amour de l’ornement. J’utilise ces qualités dans mes dessins, ça ne me fait plus peur.

Ma méthode empreinte de répétition et de minutie ressemble à celle que j’avais avant. Ce même soin apporté à la bonne facture et à la composition. Finalement mes dessins restent très ornementaux, c’est l’héritage des arts décoratifs.

 

 

Art prints de Noémie Doge
Noémie Doge, “Unfolded #18 et #17”, 2014, Impression jet d’encre sur du papier Hahnmühle German etching 310 gm2, Edition de 5 (+ 1 AP)

 

 

Est-ce qu’il y a des formes ou des obsessions qui sont passé d’un médium à l’autre?

Non. La seule chose qui est restée, est le rapport de mon corps à l’oeuvre. Je suis presque dans la performance physique, je me lance des défis. La répétition est très importante pour moi, je répète toujours le même geste mécanique avec le poignet. Ce que j’aime le plus c’est l’exécution, aller toujours plus loin jusqu’à la limite de la matière voire jusqu’à l’épuisement.

Avant je travaillais jusqu’à la douleur, je me suis même scié le doigt jusqu’à l’os pendant que je réalisais un bijou. Mais maintenant je m’arrête avant d’avoir mal! Même si l’aspect performatif reste présent.

il y a quelque chose de méditatif dans la répétition, je rentre au fond de moi-même.

 

 

Vue de l'exposition "méditations sur un cheval de bois" de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign
Vue de l’exposition “méditations sur un cheval de bois” de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign

 

 

À la galerie, les visiteurs sont impressionnés par ta technique et le rendu par endroit si fin qu’il évoque pour beaucoup la gravure. Peux-tu dévoiler la manière dont tu abordes ton dessin.

Je travaille toujours en série. La vision, les optiques, m’intéressent, tout comme mon lien à l’environnement, ou plutôt à la perception que j’ai du paysage. J’utilise ces outils, les télescopes par exemple, pour construire l’image, mais pas pratiquement. Je m’imagine dans la nature en train de regarder à travers des lentilles. j’y inclus ensuite le mouvement et le temps, comme si le paysage défilait dans la longue vue.

Il est question de la direction du regard, pour l’exposition chez Kissthedesign j’ai dirigé mon regard vers le ciel, pour la précédente c’était sur la montagne.

Le fait que je sois enceinte au moment de préparer l’exposition a probablement motivé le choix du ciel. Les étoiles sont un peu comme des cellules, j’y voyais un lien intéressant entre l’infiniment petit et l’infiniment grand, le macro et le micro.

Je construis l’image sur ordinateur avec des photos de sources diverses. Les collages sont préparés sur photoshop, de manière très instinctive, j’essaie d’ailleurs d’aller vite et d’y passer très peu de temps pour rester le plus possible dans l’intuition brute. J’en fais plein et ensuite je sélectionne.

L’image de base est construite à partir de photos personnelles que je prends avec mon iPhone, mais aussi d’internet, et parfois je scanne, des cartes postales par exemple.

 

 

Dans la cuisine, chaises et table vintage. Suspension de billard chinée
“On a choisi l’appartement pour la cuisine, on s’y est tout de suite senti bien”. Les peintures de citrons en arrière-plan sont de Nelly Haliti, 2012

 

 

Le dessin est d’une telle complexité qu’on imagine le drame que ça doit être de faire une erreur! Comment gères-tu les accidents?

En fait je ne peux pas me rater. Et je n’efface jamais. Généralement je passe plusieurs fois sur le dessin, c’est comme ça que je gère les contrastes. Je travaille les unes après les autres, des couches de crayon de différente dureté. Je peux revenir jusqu’à trois fois sur le dessin. Donc si il y a des accidents, je les intègre.

Le seul dessin où j’ai pris la gomme est celui du cheval où exceptionnellement j’ai effacé un bord pour amener du vide. Il est d’ailleurs resté longtemps de coté à l’atelier jusqu’à ce que je trouve ce qui n’allait pas.

 

 

Méditations sur un cheval de bois #1, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup
Méditations sur un cheval de bois #1, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

Méditations sur un cheval de bois #5, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup
Méditations sur un cheval de bois #5, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

 

Tu traites souvent tes oeuvres en série avec une thématique large qui les rassemble. Pour l’exposition à la galerie Kissthedesign quel est le point commun entre les dessins? En effet certains sont totalement abstraits alors que d’autres sont plus figuratifs.

Ce sont tous des paysages, plus précisément différentes perceptions d’un paysage lunaire. Le cheval est la trace d’un rêve. Les dessins plus abstraits représentent un zoom sur la structure de la planète, notamment un désert qui répète la forme circulaire de la lune. Je dessine mes séries comme différentes couches qui se réfèrent les unes aux autres.

 

Pourquoi avoir choisi un médium tel que le dessin sur papier pour évoquer la vision photographique? 

Avec le dessin il y a une vibration, le regard est perdu on perçoit plusieurs niveaux d’impression. Puis on voit encore d’autres choses dans la superposition. La photographie est ce qu’elle est, elle est plus immédiate.

Pour moi, consacrer du temps à l’image, au dessin, la rend importante. On pourrait se dire que si l’artiste y a passé autant de temps, c’est que ça doit être important.

J’ai le sentiment que le dessin permet d’entrer dans l’image de manière plus physique. Je me sers d’ailleurs beaucoup de la symétrie. Le corps humain est symétrique, alors comme devant un miroir, il est attiré par son reflet. L’effet miroir ouvre ainsi une porte d’accès qui t’emmène ailleurs et me permet de jouer sur l’illusion.

 

 

Chez Noémie Doge
Collections dans la chambre d’ami: Au mur, “Madonna nr. 85” d’Annelies Strba, 2009. Dans la bibliothèque: En haut à gauche, dinosaure de Noémie et sa fille Philomène et à droite, vase de Noëmi Niederhauser coproduit par le mudac et le cepv.

 

 

On sent un rapport au temps fort dans tes dessins. Les paysage sont lunaires, la nature étrange et le grain de l’image est omniprésent. Comme de vieilles photographies d’un futur post-apocalyptique. C’est désincarné, la figure humaine y est absente pourtant sa trace y est universelle et un peu nostalgique.
Quelle place occupe l’histoire dans ta thématique? Comment construis-tu cette narration en plusieurs temps?

C’est difficile de répondre, je travaille de manière intuitive. J’ai appris à faire confiance à mon intuition. Pour les mots je parle beaucoup avec David mon mari. Je fais et après on discute, il m’aide à théoriser car j’ai beaucoup de peine à le faire.

Sur la question du temps, je pratiquais déjà ces aller-retours, cet hors du temps avec le bijou. Cela correspond probablement à une envie de l’ailleurs et de voyages.
Maintenant ça m’intéresse d’utiliser le crayon dans un monde où les images se font tellement vite, de ralentir, d’aller à l’encontre de ce développement. Oui c’est peut-être un peu de nostalgie. Mais le temps est devenu un luxe, alors il rend précieux ce qu’il produit.

Quant à la narration, elle joue un rôle sélectif dans mes dessins, car je garde uniquement les images où je peux me raconter une histoire. J’ai une archive assez large de photomontages sur mon ordinateur et c’est grâce à ce potentiel narratif que j’arrive à choisir quelle image sera réalisée sur papier.

 

Et comment expliques-tu l’absence de la figure humaine?

En fait la figure humaine n’est pas absente, elle apparait physiquement sous la forme des masques que je compose avec les optiques. Les appareillages utilisés sont d’ailleurs souvent un mélange anachronique, par exemple des longues-vues du 19e siècle et des appareils high-tech contemporains.

 

 

Vue de l'exposition "méditations sur un cheval de bois" de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign
Vue de l’exposition “méditations sur un cheval de bois” de Noémie Doge à la Galerie Kissthedesign

 

 

Il y a quelque chose de très précis et en même temps de parfaitement indéfini dans tes oeuvres, comme si l’oeil et l’esprit avaient du mal à la figer complètement. Est-ce que c’est un effet contrôlé de ta part? Qu’est-ce que cela exprime de ta vision de l’oeuvre d’art?

Oui je ne souhaite pas figer l’image, le but est de perdre le spectateur. J’aime m’entourer d’images que je peux regarder souvent et toujours y voir autre chose.

Par exemple j’ai une peinture de Peter Dreher, dont je ne me lasse pas, pourtant elle représente  juste un verre tout simple, mais la toile a quelque chose de spécial. J’ai envie que mes dessins agissent de la même manière, qu’on puisse les apprécier de plus en plus. Alors je travaille contre l’équilibre. Dans ma narration aussi je brouille les pistes, c’est décousu.

 

 

De gauche à droite: Toiles de Peter Dreher ("Tag um Tag guter Tag 999", 1995) et de Luisanna Gonzalez-Quettrini (2017)
De gauche à droite: Toiles de Peter Dreher (“Tag um Tag guter Tag 999”, 1995) et de Luisanna Gonzalez-Quattrini (2017)

 

 

Quels sont les artistes qui t’inspirent?

J’aime beaucoup le travail de l’artiste britannique Paul Noble. Depuis les années 90, il s’applique à créer la ville « Nobson Newtown » dans des dessins au crayon gris. Il y a aussi Alain Huck avec qui je partage une technique similaire, cette même façon de construire l’image en couches. Marta Riniker-Radich, une artiste suisse dont j’apprécie les petits formats au crayon de couleurs, elle dessine des motifs souvent très complexes aux nombreuses ramifications. La peintre sud africaine Marlene Steyn, le réalisateur Andreï Tarkovsky, etc.

La photographe Jennifer Niderhauser-Schlup avec qui j’ai collaboré m’a beaucoup inspiré. C’est avec elle que j’ai commencé à travailler sur la longue vue. C’est amusant car nous nous sommes ensuite chacune approprié le thème de manière très personnelle, elle l’a emmené complètement ailleurs.

Je suis aussi influencée par mes lectures, par exemple le rapport au paysage que j’ai trouvé chez l’écrivaine française Céline Minard. Notamment dans « Le Grand Jeu », l’histoire d’une femme qui construit une cabane high-tech à flanc de montagne pour être seule. J’ai été touchée par son lien avec ce paysage aride et hostile.

 

 

Dessin de Alain Huck dans le salon
Dans le salon: Dessin de Alain Huck (à droite) et toiles de toiles de Jérôme Hentsch et de Luisanna Gonzalez-Quattrini (“after some hours without clothes, curiosity”, 2006)

 

 

Et la prochaine série?

Elle n’est pas encore là! J’ai fait des dessins petits formats en couleur que j’ai offert à David, je vais probablement poursuivre dans cette voie, en attendant de trouver un atelier à La Chaux-de-Fonds.

 

 

Propos recueillis par Corine Stübi
Photos © Corine Stübi, exceptées les reproductions des dessins de Noémie Doge par Jennifer Niederhauser-Schlup

Image en titre: Méditations sur un cheval de bois #2, 2017, Noémie Doge. Photo © Jennifer Niederhauser-Schlup

 

 

Dessins en couleurs, Noémie Doge
Dessins en couleurs de Noémie Doge

 

Chez Noémie Doge
Édition de John M Armleder, “Tom Crown”, 2007, édition Amamco. Dessin de Alain Huck et Sandrine Pelletier, “Trajectoire”, 2017. Peinture de Stéphane Bordarier, 2004 et réimpression d’une photographie de Felix Thiollier “vol de l’âme”.

 

Desserte vintage dans la cuisine
Desserte vintage dans la cuisine
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Lausanne Art Fair, une foire pas comme les autres

Lausanne a depuis 2017 sa propre foire d’art, dont l’offre rappèle une version internationale de Montreux Art Gallery plutôt que Art Genève, même si ici les artistes ne s’exposent pas sans galerie.

J’avoue que c’est un marché que je connais mal et qui correspond moins à ma propre pratique ou à mes préférences. Cependant si j’observe la situation à Lausanne, notamment sous l’angle de la durée de vie des espaces d’art, je dois reconnaître que les galeries locales qui présentent de l’art « actuel » (« actuel » en opposition à « contemporain », à défaut d’une terminologie plus appropriée) ou de second marché, semblent commercialement plus à l’aise que celles, qui se consacrent à l’art contemporain. Ma réflexion exclut évidemment la galerie Alice Pauli dont l’activité se joue depuis longtemps sur le plan international et non local.
L’art que présente le Lausanne Art Fair a ses amateurs, un public différent, plus populaire, voire plus jet-set, mais surtout plus large, comme le prouve l’affluence de près de 15’000 visiteurs à la première édition.

 

Lausanne Fine Art 2017
Vue de la première édition de Lausanne Art Fair 2017. Photo © Lausanne Art Fair

 

J’ai donc accepté la proposition de partenariat avec l’édition lausannoise de la foire qui se tiendra du 19 au 22 avril à Beaulieu, malgré un univers éloigné du mien, intéressée par l’idée de deux marchés de l’art qui se développent en parallèle, avec très peu de points de contact.
Ceci dit, parmi les 80 galeries sélectionnées par Lausanne Art Fair, certaines exposent des oeuvres modernes signées de figures majeures du XXe siècle, tels que Picasso, Dubuffet, Magritte, Warhol, etc.

La foire lausannoise se voit volontiers populaire et chaleureuse. L’art qu’elle défend couvre une période de 1950 à aujourd’hui et se veut accessible à tous, entendez sans prérequis théoriques, comme à tous les budgets, même si certaines oeuvres se négocient à plusieurs dizaines de milliers d’Euros.

On y retrouve des galeries transfuges de feu le salon des antiquaires comme Galartis (Lausanne) ou Bel Air Fine Art (Genève). Le street art, souvent absent des grandes foires d’art, trouve ici une place de choix. La manifestation s’ouvre à presque tous les médias, la photographie, le dessin, la peinture, la céramique, la sculpture ou encore le graffiti, ainsi qu’à de nombreux styles, l’expressionnisme, le pop art, l’art brut, abstrait, cinétique, le minimalisme, etc. L’art vidéo, la performance ou l’installation ne sont en revanche pas représentés.

 

Lausanne Fine Art 2017
Crocodile de Richard Orlinski. Lausanne Art Fair 2017. Photo © Lausanne Art Fair

 

La présence d’oeuvres d’artistes stars est déjà annoncée, il sera ainsi possible d’admirer des toiles de Dali, Combas, Banksy ou des sculptures de Richard Orlinski. Ce dernier est un célèbre représentant de cet art hors circuit. Chouchou de la télévision française et de l’industrie du tourisme de luxe, il appartient, selon un classement Artprice, aux artistes les plus cotés de France, alors qu’aucun musée ne l’expose et que la presse spécialisée l’ignore. Très apprécié des décorateurs, il est inconnu ou méprisé des critiques d’art, et pour cause, ses animaux monumentaux, visibles notamment sur les pistes de Courchevel ou dans le jardin du Grand Hôtel Kempiski à Genève, sont très largement inspirés des sculptures de Xavier Veilhan.

Qu’importe, les organisateurs français soignent une approche libre de préjugé vis à vis de toutes formes d’art. Les galeries d’art contemporain romandes ont d’ailleurs été invitées à participer, sans succès comme l’atteste le catalogue de cette deuxième édition.
On peut également souligner la convivialité de l’événement, où les enfants s’amusent dans des ateliers créatifs et où le vernissage se fait en musique. L’idée étant de détendre l’amateur d’art qui n’ose pas pousser la porte des galeries.

Lausanne Art Fair, Palais de Beaulieu, Lausanne. Du 19 au 22 avril 2018

 

Texte: Corine Stübi
Photo en titre: Vue de la première édition de Lausanne Art Fair en 2017. Photo © Lausanne Art Fair

 

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Artgenève 2018, la foire premium valorise l’art suisse

Les grands noms du marché de l’art font confiance à Artgenève, qui confirme ainsi sa place dans le monde des foires d’art internationale en 2018.

Le nombre des galeries n’a pas évolué depuis l’année passée et reste à 80 (pour 16 pays), un choix judicieux qui permet à la fois d’échapper au gigantisme d’un Art Basel, et d’imprimer sa marque de fabrique par une sélection drastique des galeries participantes. S’il est important pour une foire d’affirmer une identité forte, j’avoue que le style par endroit très uniforme, voire conservateur, de cette 7ème édition m’a un peu ennuyé, tout comme la répétition de certaines propositions.

 

Galerie Nosbaum Reding, Luxembourg. à droite Stephan Balkenhol, à gauche Peter Zimmermann. Photo © Corine Stübi
Galerie Nosbaum Reding, Luxembourg. à gauche Stephan Balkenhol, à droite Peter Zimmermann. Photo © Corine Stübi

 

Il y avait néanmoins de très belles pièces, comme ce set de posters du Guggenheim Bilbao transformé en navire de guerre en quelques coups de stylo par Mike Bouchet et Paul McCarthy vu sur le stand de la galerie Parisa Kind de Francfort. Le cabinet de curiosité « Between Voltaire and Poe » de Mark Dion et une gravure sur bois de Damien Deroubaix repérés chez In Situ – Fabienne Leclerc. Le sud-africain Cameron Platter découvert sur le stand de la galerie GNYP de Berlin. Une « Montagne-eau » de Alexia Turlin chez Rosa Turetsky. Plusieurs Calder, ou encore deux grands tableaux de Peter Zimmerman, un de mes anciens professeurs à la Kunsthochschule für Medien de Cologne.

 

Mark Dion, Between Voltaire and Poe, 2016, In Situ Fabienne Leclerc, Paris. Photo © Yanick Fournier
Mark Dion, Between Voltaire and Poe, 2016, In Situ Fabienne Leclerc, Paris. Photo © Yanick Fournier

 

Mike Bouchet & Paul McCarthy, Guggenheim Bilbao Poster Set, 2006, Paris Kind, Francfort
Mike Bouchet & Paul McCarthy, Guggenheim Bilbao Poster Set, 2006, Paris Kind, Francfort. Photo © Yanick Fournier

 

Mais la vraie plus-value d’Artgenève est de réunir la scène culturelle suisse. Le parc de sculptures de Max Bill rend cette présence helvétique particulièrement visible cette année. Elle s’étend comme un fil rouge dans « Alpine Dream », également une proposition curatoriale de Samuel Gross, où un panorama de montagnes enneigées sert de fond à une sélection d’œuvres monochromes d’artistes majoritairement suisses. D’ailleurs Artgenève n’est sans doute pas étranger à l’essor de la place artistique genevoise, dont on prend ici pleinement conscience. Et quand on sait, qu’après Gagosian, la multinationale Pace Gallery va ouvrir en mars une dépendance à Genève, Quai des Bergues, il y a de quoi se réjouir.

 

Max Bill, sculpture park, curateur: Samuel Gross. Photo © Yanick Fournier
Max Bill, sculpture park, curateur: Samuel Gross. Photo © Yanick Fournier

 

Alpine Dream, curateur: Samuel Gross. Photo © Corine Stübi
Alpine Dream, curateur: Samuel Gross. Photo © Corine Stübi

 

Le programme institutionnel reste un moment fort en découvertes, notamment celle de l’artiste suisse, et enseignant à la HEAD, Helge Reumann, à qui le CACY d’Yverdon, invité pour la première fois à Artgenève, consacre une exposition personnelle. J’y ai retrouvé Anne Minazio de Hit et ses nouvelles céramiques à quatre mains avec Jessy Razamandimby, ainsi que des tableaux d’Augustin Rebetez sur le stand de l’association Art for the world. Deux artistes avec qui je collabore à la galerie Kissthedesign.

 

Helge Reumann, Analyse du risque, Centre d'art contemporain Yverdon CACY
Helge Reumann, Analyse du risque, Centre d’art contemporain Yverdon CACY. Photo @ Corine Stübi

 

Sans surprise, Julian Charrière remporte le prix mobilière 2018, doté de 15’000 CHF, avec la poétique installation « Future Fossil Spaces ». Composées de sel compressé et de lithium lumineux, les colonnes présentées à Artgenève sont extraites de l’installation monumentale que l’artiste exposait à l’Arsenale, dans le cadre de la Biennale de Venise 2017.
Le jury s’est montré unanime à reconnaître le talent du jeune artiste suisse qui « compte parmi les artistes les plus passionnants et les plus prometteurs de notre époque ».

 

Julian Charrière, Future Fossil Spaces, 2017. Prix mobilière 2018. Photo © Corine Stübi
Julian Charrière, Future Fossil Spaces, 2017. Prix mobilière 2018. Photo © Corine Stübi

 

La grande nouveauté de l’édition 2018, réside dans le partenariat avec le PAD pour le design. Cependant Artgenève conserve des exposants actifs dans le domaine, tels que le designer Philippe Cramer qui rejoint la foire pour la première fois, ou Taste Contemporary déjà présente lors des précédentes éditions. J’ai surtout retenu de cette dernière, le solo show de Virginia Leonard, une artiste peintre néo-zélandaise qui exprime dans un mélange de céramique, d’émail et de résine, les douleurs physiques qu’elle subit depuis un grave accident.

 

Virginie Leonard, Taste Contemporary, Genève. Photo © Corine Stübi
Virginie Leonard, Taste Contemporary, Genève. Photo © Corine Stübi

 

Philippe Cramer. Photo © Corine Stübi
Philippe Cramer. Photo © Corine Stübi 

 

 

Artgenève se déroule du 1 au 4 février 2018 à Palexpo Genève. Le programme de sculptures hors les murs se poursuit quant à lui jusqu’au 31 mars 2018, Quai Wilson à Genève.

 

Texte Corine Stübi
Photo titre: Alpine Dream, curateur: Samuel Gross. Photo © Corine Stübi

 

Inflatable Felix, Mark Leckey, Collection Syz.
Inflatable Felix, Mark Leckey, Collection Syz.Photo © Yanick Fournier

 

Qui Zhijie, Kiki Smith, Galleria Continua
Qui Zhijie, Kiki Smith, Galleria Continua. Photo © Yanick Fournier

 

Bernard Frize, Jean-Michel Othoniel, Perrotin
Bernard Frize, Jean-Michel Othoniel, Perrotin. Photo © Corine Stübi

 

Alexander Calder, De Jonckheere
Alexander Calder, De Jonckheere, Genève / Monaco. Photo © Yanick Fournier

 

A droite Waseem Ahmed, Gowen Contemporary, à gauche Alexia Turlin, Montagnes-eau, Rosa Turetsky. Photo © Corine Stübi
A gauche Waseem Ahmed, Gowen Contemporary, à droite Alexia Turlin, Montagnes-eau, Rosa Turetsky. Photo © Corine Stübi

 

HIT Genève. céramiques de Anne Minazio et Jessy Razamandimby
HIT Genève. céramiques de Anne Minazio et Jessy Razamandimby. Photo © Corine Stübi

 

Augustin Rebetez, Art For The World
Augustin Rebetez, Art For The World. Photo © Corine Stübi

 

Cameron Platter, GNYP, Berlin. Photo © Yanick Fournier
Cameron Platter, GNYP, Berlin. Photo © Yanick Fournier

 

Damien Deroubaix, Nature morte au fétiche, 2015 (détail), In Situ Fabienne Leclerc, Paris
Damien Deroubaix, Nature morte au fétiche, 2015 (détail), In Situ Fabienne Leclerc, Paris. Photo © Yanick Fournier

 

Max Bill, sculpture park, curateur: Samuel Gross
Max Bill, sculpture park, curateur: Samuel Gross. Photo © Yanick Fournier
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Think big, 5 œuvres monumentales à retenir en 2017

Les œuvres monumentales ont conquis le monde de l’art. Elles sont les stars des grands événements culturels des biennales au foires, en passant par les institutions muséales. Toutes revendiquent des dimensions ambitieuses pour attirer l’attention d’un public en demande d’expériences.

Retour sur 5 œuvres monumentales à retenir en 2017

 

Damien Hirst, « Treasures of the Wreck of the Unbelievable », à la Collection Pinault dans le cadre de la biennale de Venise

Probablement la plus monumentale des œuvres monumentales, « Treasures of the Wreck of the Unbelievable » a couté pas moins de 50 millions de livres à produire.

La double exposition de la Collection Pinault au Palazzo Grassi et à la Punta della Dogana, dans le cadre de la biennale de Venise, devait signer le grand retour de Damien Hirst sur le devant de la scène, alors les moyens étaient à la hauteur de la mission.

 

Demon with bowl (Vue de l'exposition). Photo Prudence Cuming. Image © Damien Hirst & Science ltd. all rights reserved, DACS/SIAE 2017
Demon with bowl (Vue de l’exposition). Photo Prudence Cuming. Image © Damien Hirst & Science ltd. all rights reserved, DACS/SIAE 2017

 

Les sculptures, dont un démon en bronze de 18m de haut, représentent la centaine de reliques découvertes dans l’épave d’un vaisseau antique ayant fait naufrage au large des côtes d’Afrique de l’Est il y a plus de 2’000 ans et que l’artiste aurait retrouvé en 2008. Le bateau transportait la riche collection d’artefacts de Cif Amotan II, grand collectionneur et esclave affranchi, en route pour un temple où les œuvres, provenant de toutes les civilisations connues alors – parmi lesquelles des commandes, copies, des achats et des pillages – devaient être exposées.

C’est ainsi que démarre le mythe créé de toutes pièces par Damien Hirst et soutenu par des documents (vidéos, photos, textes) de la découverte sous-marine des œuvres. Bien que le contexte pseudo-historique ne craigne pas les anachronismes avec des figures mythologiques aux traits de Rihanna, Pharell et Kate Moss, ou encore Mickey Mouse l’icône Disney.

 

 

Si les critiques n’ont pas été tendres, les acheteurs étaient au rendez-vous. En effet, selon Artnet news, 60 à 70% des œuvres étaient déjà vendues au début de la biennale.

Dans la débauche de moyens, les matériaux sont précieux (bronze, marbre, or, malachite, etc.) et la logistique pharaonique, on peut aussi lire une mise en abîme du marché de l’art et de ses acteurs, comme le laisse entendre le portrait de Damien Hirst en Cif Amotan II, ainsi que l’évolution d’un art qui tend vers le spectaculaire pour attirer et impressionner un public blasé. Mais l’implication de Damien Hirst dans ce même marché est telle, qu’il est permis de douter de la portée critique de sa production.

S’il fallait une preuve supplémentaire du génie marketing de Damien Hirst, Netflix diffuse depuis le 1er janvier 2018 le mockumentary « Treasures of the Wreck of the Unbelievable», produit par Science Ltd, la société de Damien Hirst, sur la découverte du trésor naufragé.

 

 

NOW I WON de Claudia Comte à Art Basel

La jeune artiste vaudoise est rapidement passé de la scène locale à internationale. Claudia Comte est aujourd’hui représenté par Barbara Gladstone à New York, aux côtés d’artistes tels que Anish Kapoor, Sarah Lucas, Ugo Rondinone, Richard Prince, Rosemarie Trockel, parmi nombreux autres grands noms de l’art contemporain, et par la König Galerie à Berlin. En juin 2017, son installation NOW I WON occupait tout le parvis d’Art Basel avec des jeux de fêtes foraines. La tendance des grands événements de l’art contemporain à se transformer en parc d’attraction pour amateurs d’art trouve ici son expression la plus directe et la plus humoristique.

 

NOW I WON, Claudia Comte, Art Basel. © Claudia Comte
NOW I WON, Claudia Comte, Art Basel. © Claudia Comte

 

Surmonté du palindrome NOW I WON écrit en tronc de bois sur gazon (on se souvient ici du HAHAHA de la triennale de Bex), se trouvent 7 stands de kermesse dédiés à différents jeux. Bar, jeux de quille, danse, minigolf, fléchettes, bras de fer, etc., repensés dans le style de l’artiste et réalisés à la tronçonneuse. L’installation, ouverte à tous, invite à la participation avec son ambiance festive. Il en coutait 3 CHF, somme reversée à Pro Natura, pour entrer dans le jeu et tenter de remporter l’une des trois sculptures en marbre de Claudia Comte.

L’artiste vaudoise regrette l’aspect élitaire de l’art, elle l’a conçu ici accessible : Le passant peut être happé par la fête tout comme le collectionneur peut s’échapper un instant du marathon et s’amuser, et l’amateur désargenté, mais habile, peut espérer repartir avec une œuvre d’une valeur de plusieurs dizaines de milliers de dollars.

 

NOW I WON, Claudia Comte, Art Basel. © Claudia Comte

NOW I WON, Claudia Comte, Art Basel. © Claudia Comte
NOW I WON, Claudia Comte, Art Basel. © Claudia Comte

 

 

« Mirage » de Doug Aitken à Desert X

Le vidéaste Doug Aitken a depuis longtemps étoffé sa production d’autres médias que la vidéo, même si son travail reste fortement imprégné de la narration cinématographique. En 2017, l’artiste américain a fait le buzz, des magazines d’art aux revues de design et d’architecture, avec « Mirage » dans le cadre de la biennale en plein air Desert X dirigée par le curateur Neville Wakefield.

L’installation site-specific, prend la forme d’une maison construite en miroirs et installée dans le désert de Palm Springs. L’architecture s’inspire du style Ranch californien traditionnel, une spécificité de l’Ouest des États-Unis dont l’inspiration remonte à Frank Lloyd Wright et a trouvé son expression dans les années 20 et 30 quand un groupe d’architectes californien a construit les premières maisons de banlieue dans ce style avant qu’il ne devienne populaire après-guerre et influence le paysage péri-urbain américain.

Doug Aitken a pensé son installation comme un concept architectural, où la maison standardisée de banlieue, vidée de ses habitants, entre en parfaite harmonie avec son environnement, qu’elle reflète autant qu’elle aspire.

 

Doug Aitken, MIRAGE. 2017. Photo Lance Gerber. Courtesy the artist and Desert X.

Doug Aitken, MIRAGE. 2017. Photo Lance Gerber. Courtesy the artist and Desert X.
Doug Aitken, MIRAGE. 2017. Photo Lance Gerber. Courtesy the artist and Desert X.

 

 

Ai Weiwei, « Sunflower Seeds » au Musée des Beaux-Arts de Lausanne jusqu’au 28 janvier

C’était sans contexte l’exposition d’art la plus courue de 2017 à Lausanne et en Suisse romande. Le coup de force est dû à Bernard Fibicher, directeur du musée des beaux-arts de Lausanne, qui en 2004, alors curateur de la Kunsthalle de Berne, avait proposé la toute première exposition personnelle d’Ai Weiwei dans un musée en Europe.

Ai Weiwei occupe ainsi l’entier du Palais de Rumine, du 22 septembre 2017 au 28 janvier 2018, avec son exposition « D’ailleurs c’est toujours les autres. », rendant un bel hommage à ce lieu aux multiples musées, avant que le mcb-a ne le quitte définitivement pour Plateforme 10.

 

With Wind (Avec du vent), 2014, bambou et soie, env. 240 x 5000 cm. © Studio Ai Weiwei
With Wind (Avec du vent), 2014, bambou et soie, env. 240 x 5000 cm. © Studio Ai Weiwei

 

L’artiste est connu du grand public pour ses démêlées avec le gouvernement chinois, mais aussi pour ses grandes installations poétiques faites de bambou et soie, comme celle du Bon Marché de Paris en 2016, et pour son activisme sur les réseaux sociaux. L’exposition au mcb-a s’articule entre installations monumentales et interventions ciblées. On y découvre un dragon, symbole impérial chinois, composé de cerfs-volants porteurs de citations d’activistes emprisonnés ou forcés à l’exil dont Snowden, Mandela et lui-même, une bouée de marbre noir plongée dans la fontaine du palais, rappel de la situation dramatique des migrants en Méditerranée. On retrouve les fameuses photographies de doigts d’honneur, déclinées sous toutes ses formes (papier peint, mobiles, etc.), ainsi que la tout aussi célèbre série d’Ai Weiwei lâchant un vase Ming, ici reproduite en lego.

La plus monumentale des œuvres se trouve dans la deuxième salle du mcb-a. « Sunflower Seeds » se compose de 13 tonnes de graines de tournesols en porcelaine peintes à la main. Seulement un petit échantillon des 150 tonnes que l’artiste a commandé à 1’500 artisans des manufactures de Jingdezhen, capitale chinoise de la porcelaine. L’œuvre datée de 2010 avait été exposée pour la première fois à la Tate de Londres, le public pouvait alors la parcourir, s’y asseoir et la toucher, jusqu’à ce que toute interaction soit interdite car il est apparu que la manipulation des pièces de porcelaine produisait de la poussière toxique.

 

Sunflower Seeds (Graines de tournesol), 2010, porcelaine peinte à la main, 12 x 8 x 0.1 cm 
et
The Animal That Looks Like a Llama but is Really an Alpaca, 2015, papier peint, dimensions variables © Studio Ai Weiwei
Sunflower Seeds (Graines de tournesol), 2010, porcelaine peinte à la main, 12 x 8 x 0.1 cm 
et
The Animal That Looks Like a Llama but is Really an Alpaca, 2015, papier peint, dimensions variables
© Studio Ai Weiwei

 

Sunflower Seeds (Graines de tournesol) (détail), 2010, porcelaine peinte à la main, 12 x 8 x 0.1 cm © Studio Ai Weiwei
Sunflower Seeds (Graines de tournesol) (détail), 2010, porcelaine peinte à la main, 12 x 8 x 0.1 cm
© Studio Ai Weiwei

 

Le guide de l’exposition nous apprend la symbolique forte de la graine de tournesol dans le contexte de la Révolution culturelle chinoise, où elle représente le peuple de la République populaire tourné, comme des tournesols, vers son soleil Mao Zedong, mais la petite graine était aussi un snack nourrissant très apprécié.

Son mode de production est partie intégrante de l’œuvre, car l’artiste prétend s’opposer à l’industrialisation de masse du Made in China, avec la fabrication entièrement à la main de ses graines, offrant des conditions de travail décentes à des artisans au savoir-faire ancestral. S’il est difficile de connaître les conditions exactes par rapport à celles que l’industrie mondialisée propose, l’œuvre a le mérite de situer la production de l’art dans un contexte de production globalisée souvent ignoré et de figurer les destins, entre espoir et endoctrinement, de la masse silencieuse des travailleurs chinois.

L’exposition « D’ailleurs c’est toujours les autres. » se visite gratuitement au mcb-a jusqu’au 28 janvier.

 

 

Le Musée Carton d’Augustin Rebetez pour Plateforme 10

Après deux ans de tournée en Suisse et en Europe, la plus éphémère des œuvres de grand format n’existe plus.

Augustin Rebetez a été mandaté par le nouveau pôle muséal Plateforme 10, en préparation à Lausanne, pour la production d’un projet symbolisant la synergie entre les 3 musées lausannois que sont le mcb-a, le mudac et le musée de l’Elysée. Le jeune artiste jurassien est rapidement apparu comme le candidat idéal car sa pratique couvre tous les médias, de la photographie, sa formation de base, au dessin, en passant par la vidéo, l’installation, l’objet, l’estampe, le théâtre et la musique.

 

Le musée carton, Augustin Rebetez. Vue de l'exposition au mcb-a de Lausanne. Photo © Yanick Fournier
Musée carton, Augustin Rebetez. Vue de l’exposition au mcb-a de Lausanne. Photo © Yanick Fournier

 

Présenté pour la première fois en 2015 à Art Genève, le musée carton reconstruit un musée bricolé à la sauce Rebetez. On y trouve une histoire de l’appareil photographique, des fauteuils Corbousier (en carton), des classiques de l’histoire de l’art, la laitière de Vermeer (une brique de lait UHT), l’origine du monde de Courbet, une fontaine Ting Li made in China, les grands noms de l’art contemporain ne manquent pas non plus. On le visite comme un musée traditionnel selon un parcours thématique, sauf qu’on y rigole beaucoup plus ! Ainsi il reprend le célèbre doigt de Ai Weiwei qu’il transpose en vidéo sur absolument tout, les hot-dog, la guerre, les dictateurs, les enfants, les icones de la Trash TV, etc avec un entêtant « fuck, fuck, fuck,.. » en bande son. « Sculpture Morning Power »  de Urs Mixer, « Swiss Araki mit Spanset », « Zombie Shaking » de Jack Ometti, la collection Kristov Plotter de petites voitures rouges signees Kirsch Korn. Le design est aussi représenté avec ses icônes telles que « The Egg Chair by a famous Danish guy ».

Bref on s’est bien amusé et il était temps que ça cesse, semblait dire l’artiste soulagé que l’installation finisse dispersée dans la vente aux enchères qui a clôturée la dernière exposition du musée carton au mcb-a, à l’occasion de la nuit des musées 2017.

 

Le musée carton, Augustin Rebetez. Vue de l'exposition au mcb-a de Lausanne. Photo © Yanick Fournier

Le musée carton, Augustin Rebetez. Vue de l'exposition au mcb-a de Lausanne. Photo © Yanick Fournier

Le musée carton, Augustin Rebetez. Vue de l'exposition au mcb-a de Lausanne. Photo © Yanick Fournier

Le musée carton, Augustin Rebetez. Vue de l'exposition au mcb-a de Lausanne. Photo © Yanick Fournier
Musée carton, Augustin Rebetez. Vues de l’exposition au mcb-a de Lausanne. Photos © Yanick Fournier
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Art Design

Artgenève et PAD 2018, le nouveau rapprochement

Artgenève prend de l’ampleur en 2018 et signe un partenariat avec le PAD (Pavillon des Arts et du Design), marchant ainsi sur les traces de Art Basel.
Pour autant, si ce rapprochement rappelle évidemment Art Basel et Design Miami, la foire genevoise se distingue de sa grande sœur par ses dimensions plus intimistes et un positionnement de soutien aux institutions culturelles genevoises, qu’elle revendique depuis ses débuts. Cela ne signifie pas non plus qu’Art Genève externalise le design, même si son incursion en grande pompe dans le marché du design en 2015 s’était malheureusement essoufflée. La foire continue d’accueillir des acteurs du design en ses murs et même en recrute de nouveaux, à l’instar de Philippe Cramer. Si l’orientation du PAD est clairement affirmée arts décoratifs, celle d’Art Genève prend plusieurs formes et reste ouverte à la multidisciplinarité. Une position intéressante pour des galeries aux pratiques protéiformes et artistiques, les autres, à l’instar de Patrick Gutknecht, ont rejoint le PAD.

 

Vue de la galerie Cramer + Cramer à Genève. Photo © Annik Wetter
Vue de la galerie Cramer + Cramer à Genève. Photo © Annik Wetter

 

Philippe Cramer, dont c’est la première participation à Art Genève, a été séduit par cette approche « J’ai parfois du mal à me définir comme un designer, car mes créations suivent des intuitions plus que des fonctions ou des usages. Tout comme j’hésite entre les termes « atelier », « galerie » ou « showroom » pour décrire mon espace à Genève. Artgenève me semblait donc correspondre mieux à la vision décloisonnée de l’art et du design que j’affectionne. ». Il a conçu sa première exposition à la foire d’art comme une petite rétrospective d’œuvres de 2004 à 2017, afin de faire connaître son travail à un nouveau public. Un public de l’art qui ne pousse pas forcement la porte des lieux de design, mais devrait apprécier la découverte, car pour le designer genevois « la perception d’un objet peut dépendre du contexte et ainsi devenir art ou design, selon le cadre dans lequel il est présenté ».
Le travail de Philippe Cramer pourra également être admiré hors les murs, en parallèle à la foire, chez Sotheby’s Genève dans l’exposition Art-à-Porter.

Philippe Cramer réserve la première présentation publique du banc Carat (2017) à Art Genève
Le banc Carat (2017) de Philippe Cramer sera présenté en première publique à Art Genève. © Philippe Cramer

 

Du côté du PAD on compte 25 participants, dont une majorité de galeries actives dans les arts décoratifs du XXe siècle, telles que les parisiens Jacques Lacoste et Alain Marcelpoil, ou Modernity (Suède) pour les plus connues, mais aussi Alexandre Guillemain, la Galerie Italienne, ou encore Jean David Botella qui présentera une sélection d’oeuvres de Line Vautrin et des Lalanne.
Parmi les espaces dédiés au design contemporain, je me réjouis de retrouver la sélection dutch design de Priveekollektie (Reinier Bosch, Catharina van de Ven, Royal Tichelaar), et espère voir les œuvres récentes de Valentin Loellmann sur le stand de la galerie Gosserez. En effet, j’avais exposé le jeune designer allemand à la galerie Kissthedesign en 2012 et suis depuis l’évolution spectaculaire de sa carrière et production.

 

Cabinet Flora, Josef Frank pour Svenskt Tenn, ca. 1930. Modernity Sweden. © Modernity
Cabinet Flora, Josef Frank pour Svenskt Tenn, ca. 1930. Modernity Sweden. © Modernity

 

Banc Dew, Reinier Bosch pour Priveekollektie, 2017. © Priveekollektie
Banc Dew, Reinier Bosch pour Priveekollektie, 2017. © Priveekollektie

 

Lionel Latham, dont la galerie au cœur de Genève est spécialisée dans les arts décoratifs du 20e et 21e siècle, participe à cette première édition du PAD genevois. Le président du Syndicat romand des antiquaires peut s’appuyer sur la longue expérience du PAD, la manifestation ayant vu le jour à Paris il y a plus de 20 ans, même s’il apparaît que la réputation de la foire reste encore à faire en Suisse.
Stimulé par cette nouveauté, il n’a pas hésité à prendre part à cette première « Je trouve très important que des exposants suisses participent. J’aurais regretté que le PAD Genève ne présente que les habituelles enseignes internationales. » D’ailleurs le galeriste genevois compte représenter dignement la création helvétique avec des objets de créateurs suisses du XXème siècle mais aussi contemporains. Parmi lesquelles des pièces de Yves Boucard ou Edouard Chapallaz. « Il y a peu de monde pour défendre la production suisse sur les salons, alors que les français savent très bien mettre en avant leurs créateurs, d’où mon choix d’un stand 100% suisse au PAD. »

 

Vase «platine» et «or» en grès partiellement émaillé, ca. 1970, Edouard Chapallaz, Galerie Latham. © Galerie Latham
Vase «platine» et «or» en grès partiellement émaillé, ca. 1970, Edouard Chapallaz, Galerie Latham. © Galerie Latham

 

À gauche Mark Leckey In atable Felix, 2014 (Collection Syz). Vue de l'exposition à Nottingham Contemporary à droite: Giueseppe Penone, "Luce e Ombra", 2016
À gauche Mark Leckey In atable Felix, 2014 (Collection Syz). Vue de l’exposition à Nottingham Contemporary. À droite: Giueseppe Penone, “Luce e Ombra”, 2016

 

L’événement s’annonce immanquable autant pour les amateurs d’art que pour les collectionneurs de design cette année.
Les highlights annoncés, en plus des galeries, sont en effet nombreux, comme l’exposition de sculptures datant de 1908 à 1994 de Max Bill pour The Estate Show. Rayon monumental toujours, on peut se réjouir de découvrir le « Inflatable Felix » de Mark Leckey et « Luce e Ombra » de Penone. La présentation des huit jeunes artistes nominés au Prix Mobilière, parmi lesquels Julian Charrière et Sonia Kacem, est également un moment fort d’Artgenève avec l’annonce du lauréat.

 

Artgenève / PAD, Palexpo, Genève, du 1er au 4 février 2018

 

En attendant ma visite en image de l’édition 2018 à paraître sur le blog, on se rappelle celle de 2017 pour le magazine Espaces contemporains sur : www.ktdsays.com/artgeneve-2017

 

 

Photo en titre: Vue de l’exposition « Spazio Tattile : Chapitre 2 – Maison d’un collectionneur », Galerie Italienne, Paris. © Galerie Italienne

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Art Design

Miroir Miroir au Mudac de Lausanne

Malgré le titre de l’exposition et l’affectation aux arts appliqués du mudac, il est ici à peine question de la typologie miroir dans le design. Il y a bien quelques miroirs « fonctionnels » mais là n’est pas le propos, loin de là.

En effet, le moodboard qui a accompagné, pendant deux ans, les recherches de Marco Costantini, commissaire de l’exposition, montre une gravure du XIXe siècle d’Alice traversant le miroir, diverses peintures illustrant le mythe de Narcisse, le selfie pris dans l’espace par l’astronaute japonais Aki Hoshide, celui d’Obama à l’enterrement de Nelson Mandela, ou, pour la partie la plus sombre, les bourreaux de l’État Islamique posant avec leurs victimes. On l’aura compris, la thématique de l’exposition se situe au-delà du miroir, bien plus dans la question du reflet au sens large, de son pouvoir spatial ou métaphysique, mais aussi bien sûr du narcissisme, aujourd’hui exacerbé par le flot d’images générés par les réseaux sociaux. La recherche est donc plus sociologique et narrative que formelle. L’exposition est d’ailleurs articulée autour de 8 chapitres, chacun évoquant une facette du reflet.

Marco Costantini a habitué les visiteurs du mudac à des expositions où art et design s’entremêlent avec brio pour soutenir un propos souvent riche en profondeurs, comme c’était le cas, en 2015, avec « Nirvana », consacrée à la sexualité et aux objets de plaisirs. Une fois encore la liste d’artistes et de designers fait saliver: Bill Viola, Doug Aitken, Andy Warhol, Mathias Kiss, Douglas Gordon, William Wegman, Richard Prince, Pipilotti Rist, Pierre & Gilles, Arik Levy, Jeppe Hein, Carsten Höller, etc. Au royaume de Narcisse les stars sont rois, aussi les stars de l’art!

 

Vue de l'exposition Miroir Miroir, à gauche papier peint de Andy Warhol, au centre Douglas Gordon, Untitled (je suis le nombril du monde), et à droite New portraits de Richard Prince. Photo © Daniel Droz & Tonatiuh Ambrosetti
Vue de l’exposition Miroir Miroir, à gauche papier peint de Andy Warhol, au centre Douglas Gordon, Untitled (je suis le nombril du monde), et à droite New portraits de Richard Prince. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

Une de mes salles favorites est justement consacrée à l’égocentrisme et à la célébrité. Le curateur y confronte Andy Warhol et Kim Kardashian, un choix audacieux qui aurait sans aucun doute enthousiasmé le pape du pop art et témoigne d’une profonde inversion de paradigme. Si le papier peint orné de portraits d’Andy Warhol, daté de 1978, participe évidemment au culte de la personnalité, il faut reconnaître que le droit de se faire portraiturer à l’époque était plus difficile à obtenir qu’en 2017! Il appartenait principalement aux personnalités ayant accompli des actes ou des œuvres notables: des écrivains, des politiques, des artistes, des acteurs de cinéma, etc.
Warhol avait prédit que chacun aurait son quart d’heure de gloire dans le futur, il aurait adoré Instagram! En effet, aujourd’hui, le quart d’heure se prolonge et des carrières se forment simplement à partir de l’image, à l’instar de Kim Kardashian devenue célèbre grâce à la télé-réalité et à ses selfies.

 

Vue de l'installation New Portraits de Richard Prince à la galerie Gagosian à New York. © Richard Prince. Courtesy Gagosian Gallery. Photo © Robert McKeever.
Vue de l’installation New Portraits de Richard Prince à la galerie Gagosian à New York. © Richard Prince. Courtoisie de Gagosian Gallery. Photo © Robert McKeever.

 

Ayant suivi avec attention la polémique, j’ai été ravie de retrouver une toile de la série « New Portaits » de Richard Prince. En effet, l’artiste américain a récupéré une quarantaine de publications Instagram qu’il a reproduit sur des toiles de grand format. Vendues 90’000$ l’unité (en 2015), les œuvres reprennent les images telles quelles entourées du cadre blanc et des outils propres au réseau social. Outre la reproduction sur toile, l’intervention de l’artiste consiste à commenter le post directement sur Instagram avant d’en faire une capture d’écran. La démarche lui a valu, par la suite, de nombreuses plaintes pour violation de copyright, car l’appropriation s’est faite sans l’autorisation des auteurs, mais aussi des réponses plutôt amusantes, comme celle des pin-ups SuicideGirls qui se sont mises à vendre des prints de leur post, « copié » par Prince, pour la modique somme de 90$.

 

 

Photo © Suicide Girls
Photo © Suicide Girls

 

Une belle métaphore du marché de l’art, et de la cote des artistes, à l’heure des réseaux sociaux!
Le résultat des affaires en cours est aussi à suivre avec attention, car, au-delà de Richard Prince, elles touchent à la question du copyright sur des réseaux, dont l’utilisation implique, à priori, l’abandon de ses propres droits à l’image…

 

Shia LaBeouf, Nastja Säde Rönkko et Luke Turner, I am sorry et All my movies. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
Shia LaBeouf, Nastja Säde Rönkko et Luke Turner, I am sorry et All my movies. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

Le mythe tragique de Narcisse, le jeune chasseur mort d’un amour impossible pour son propre reflet, se retrouve sous différentes formes. Dans une flaque d’eau pour Mat Collishaw, le déclencheur à la main pour capturer un reflet qui échappe au spectateur. Plus loin, l’acteur de blockbusters Shia La Bœuf se complait dans sa propre image de star hollywoodienne dans la vidéo « All my movies » (2015), où il est filmé en train de regarder tous les films dans lesquels il apparaît. L’intrigante vidéo « Reflecting Pool » (1977-79) de Bill Viola, que j’avais eu la chance de voir en projection à Bruxelles, manipule avec finesse l’image de sorte à avaler le reflet et son auteur.

 

 

Les selfies sont donc à l’honneur, on l’a vu avec la publication « Selfish » de Kim Kardashian exposée dans sa deuxième édition – flanquée d’un autocollant « more me » -, il est bien sûr possible de se prendre en photo dans les nombreux miroirs de l’exposition et même en une de l’édition américaine de Vogue grâce à Olaf Nicolai!
J’avoue avoir assez peu de sympathie pour les selfies et me réjouis que certaines œuvres leur résistent. C’est le cas du miroir « Ghost » (2001) du designer et professeur à l’ECAL, Olivier Sidet, où un voile brumeux poursuit celui qui cherche, en vain, à s’y contempler. Ou l’œuvre interactive « Wooden Mirror » (1999) de Daniel Rozin qui reproduit l’image du spectateur en ombres avec des pixels de bois, une image qui se précise dès que l’on s’approche de la caméra espionne, mais que seuls les visiteurs avec plus de recul peuvent voir. En somme, des dispositifs qui obligent la collaboration pour dévoiler le reflet.

 

Wooden Mirror de Daniel Rozin et, à droite, Ghost de Olivier Sidet. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
Wooden Mirror de Daniel Rozin et, à droite, Ghost de Olivier Sidet. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

Il est aussi question du rapport psychanalytique au moi, à la réalité ou l’altérité de ce qui se trouve dans le reflet. Ainsi le double YOU de Doug Aitken valide l’identité « autre » de la personne qui s’y mire, autant qu’il semble alerter les Narcisses séduits par leur alter ego. Mounir Fatmi superpose dans le triptyque « Divine Illusion » (2013-14) des extraits des 3 ouvrages religieux que sont la Bible la Thora et le Coran avec des tests psychologiques de Rorschach, interrogeant ainsi la construction du sacré. La jeune artiste belge Nel Verbeke, dont j’ai inclus le travail dans ma liste des plus beaux miroirs, propose des objets de mélancolie intimement lié au temps et à la vanité.

 

YOU YOU de Doug Aitken et, à droite, Divine Illusion de Mounir Fatmi. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
YOU YOU de Doug Aitken et, à droite, Divine Illusion de Mounir Fatmi. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

L’installation « Who Fears The Other » (2017) de l’artiste lausannoise Sandrine Pelletier se réfère au poème rédigé par la Bible Society of Egypt suite à l’exécution de 21 d’entre eux par Daesh en Lybie en février 2015. Le titre se lit sur des miroirs dont la surface a été traité à l’acide. Les supports ainsi dégradés évoquent la relique et la terreur exercée par un groupuscule passé maître en communication visuelle et en community management.

 

Sandrine Pelletier, Who Fears The Other 
Sandrine Pelletier, Who Fears The Other

 

Miroirs parlants, miroirs noirs, peuplant les contes de fée ou tirant sur l’occulte sont les témoins impitoyables du temps qui passe, de la vanité et de la mort. À l’image du miroir de la méchante reine dans Blanche Neige qui, après l’avoir flatté tout au long de ses belles années, finit par lui préférer une plus jeune.

L’histoire occulte des miroirs noirs trouve son expression la plus flamboyante dans « Black Mirror, Hydrus » (2014) de Mat Collishaw. Une pièce plutôt tape à l’œil qui diffuse, en vidéo, la peinture « David avec la tête de Goliath » du Caravage dans un luxueux cadre en verre de Murano.

 

Mat Collishaw, Black Mirror, Hydrus. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
Mat Collishaw, Black Mirror, Hydrus. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

Pour autant les propriétés physiques du miroir ne sont pas oubliées, une salle entière est consacrée à la perception. Les décorateurs le savent bien, les surfaces miroitantes permettent d’agrandir une pièce, mais pas seulement, elles aident à modeler leur environnement. C’est le cas des propositions de Mathias Kiss, Arik Levy, Daniela Droz et Maria Bruun qui par d’habiles constructions donnent à voir l’espace transformé qu’elles produisent. L’espace est ainsi froissé, déplié, ou ouvert sur de nouvelles illusions.
Mention spéciale pour le mystérieux totem « Untitled 15 (Guides) » (2013) de David Altmejd qui apparaît comme un ovni indéchiffrable mais fascinant.

 

David Altmejd, Untitled 15 (Guides). À droite miroir froissé de Mathias Kiss. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
David Altmejd, Untitled 15 (Guides). À droite miroir froissé de Mathias Kiss. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

L’exposition se conclut avec des dispositifs interactifs qui instaurent un dialogue entre nouvelles technologies et vision de soi. Le visiteur est ainsi invité à se mettre en scène face à des œuvres qui lui répondent, soit en enregistrant de manière éphémère sa présence, soit plus littéralement avec un mime de l’artiste, ou encore en pénétrant l’esprit du spectateur, qui devient alors acteur de la définition de l’image projetée, par sa simple pensée.

 

Pour le photographe Peter Lindbergh, cité dans le magazine Monopol, le selfie est certainement la chose la plus idiote qui soit. En effet, cette course effrénée à la reconnaissance du moi par les autres, ne ferait-elle pas que masquer un vide intérieur? se projeter hors de soi pour avoir une chance d’exister? Et finir par disparaître dans le flot des images, avalé par son propre double…
Une étape ultime parfaitement illustrée par le travail « memememe » des jeunes artistes brésiliens Radamés Ajna et Thiago Hersan, où un smartphone n’a plus besoin de personne pour prendre les plus beaux selfies et les poster sur son compte Tumblr. Une vision ma foi peu rassurante, mais qu’on peut heureusement vite refouler, à une encablure de porte, en rêvassant devant l’espace fictif ouvert par Damian Navarro, qui invite à voir ce qui se trame de l’autre côté du miroir.

 

Exposition Miroir Miroir jusqu’au 1er octobre 2017 au mudac, Place de la Cathédrale 6, Lausanne.

 

Texte: Corine Stübi
Image de titre: The Mirror | Hourglass (2014 – 2016), Nel Verbeke. Photo © Alexander Popelier, courtoisie de Roehrs & Boetsch.

 

NB: Pour ceux qui aiment le design et le mudac, le musée propose des cartes de membre à petit prix pour bénéficier de l’accès gratuit toute l’année, ainsi que de visites privées et de nombreux avantages réservés aux amis du mudac.

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Art Basel 2017

Même si je ne fais pas partie de ceux qui s’attendent à voir à Art Basel de l’art forcément plus engagé culturellement que commercialement, j’avoue que l’édition 2017 d’Art Unlimited n’est pas aussi excitante que la précédente. Auparavant, Art Unlimited était pour moi LA destination première d’Art Basel, bien avant les galeries que j’ai même carrément zappées en 2016, pourtant cette année, un peu ennuyée par les nombreuses œuvres monumentales dignes d’intérêt uniquement pour leurs dimensions, c’est dans la section des galeries que j’ai eu le plus de plaisir. Mes nombreux coups de cœurs, en fait il faudrait être difficile pour ne pas en avoir, vont de « press++01.64 » de Thomas Ruff, à une grande peinture sur papier de Neo Rausch, en passant par les toiles de Sue Williams, les reconstructions de Thomas Demand, une petite toile intitulée « S.S. Norway » de Gary Simmons, une autre de Julie Mehretu, les petits bancs en quartz de Jenny Holzer dont « Selection from Truisms : Money creates taste » (1977 – 2015), entre beaucoup d’autres.
J’ai été séduite par la violence qui se dégage de l’installation « The Kiss » de Urs Fischer sur le stand de Sadie Coles, où le visiteur peut se servir de la pâte à modeler dont est faite sa réplique du baiser de Rodin pour écrire des tags sur les murs (image en titre de l’article © Art Basel). C’est si rare de pouvoir toucher une œuvre dans ces lieux que les gens s’agglutinent autour des amants pour les déchiqueter

 

Philippe Parreno, « Fraught Times: For Eleven Months of the Year it’s an Artwork and in December it’s Christmas » (2017). Photo © Art Basel
Philippe Parreno, « Fraught Times: For Eleven Months of the Year it’s an Artwork and in December it’s Christmas » (2017). Photo © Art Basel

 

Pour autant, il faut être juste, il y a bien quelques chefs d’œuvres à Art Unlimited. Notamment le sapin de Noël en acier inoxydable plus vrai que nature de Philippe Parreno. Intitulé « Fraught Times: For Eleven Months of the Year it’s an Artwork and in December it’s Christmas » (2017), l’objet interroge le statut de l’œuvre d’art qui chez Parreno devient saisonnier! En effet, son sapin est une œuvre d’art tous les mois de l’années, sauf en décembre où il redevient un sapin de Noël. Serait-ce à dire que l’art cesse d’être de l’art s’il retourne dans son contexte fonctionnel ou à son inspiration originelle? Est-ce l’art qui sublime l’objet ou s’agit-il d’esbroufe pour riches? Une réflexion passionnante qui n’enlève rien à la beauté presque irréelle de l’installation.

 

Inlassablement montée et démontée par le staff de la galerie, spécialement formé à cela, l’installation « Sutter’s Mill » (2000) de Jason Rhoades, s’inspire de la scierie de John Sutter, un pionnier de la ruée vers l’or, toute proche de sa maison d’enfance. Toujours en progrès et jamais terminée, l’installation performative partage un processus artistique qui chez Rhoades était volontiers chaotique et inachevé. Jusqu’à sa mort en 2006, l’artiste américain n’a eu de cesse d’explorer les conditions de production d’un art qu’il cherchait à extraire des conventions. « Sutter’s mill » par exemple récupère des pièces de son installation « Perfect World » daté de 1999.

 

Jason Rhoades, « Sutter’s Mill » (2000). Photo © Art Basel
Jason Rhoades, « Sutter’s Mill » (2000). Photo © Art Basel

 

Proche de l’entrée principale, Chris Burden consacre une ode aux machines volantes de Santos Dumont au XXe siècle. Son dirigeable s’inspire directement de la forme d’une des créations de Santos Dumont et évoque les tours de Tour Eiffel que l’aviateur exécuta en 1901. Emprisonné par des fils invisibles, l’objet volant de Chris Burden tourne inlassablement sur un cercle de 1800 mètres, jusqu’à ce qu’il doive être ravitaillé en hélium. Un spectacle qui ramène le spectateur plus d’un siècle en arrière pour éprouver la même fascination.

 

Chris Burden, Ode to Santos Dumont (2015). Photo © Art Basel
Chris Burden, Ode to Santos Dumont (2015). Photo © Art Basel

 

La proposition « Rob Pruitt’s Official Art World Celebrity Look-Alikes », démarrée en 2016 sur Instagram, est probablement la plus drôle. Inspiré par les publications onlines de magazines ou de blogs, où les célébrités sont comparées, Rob Pruitt s’est amusé au jeu des ressemblances entre des personnalités du monde de l’art, artistes, curateurs ou collectionneurs, et des figures du showbiz ou des personnages de télévision. Ainsi Picasso est associé à un personnage de Bob l’éponge, la pauvre Marina Abramovic à un mur de briques rouges (?!), John Baldessari au grand schtroumpf, le curateur de Art Unlimited Gianni Jetzer à Colin Farell, etc. Des associations parfois influencées par les commentaires sur les réseaux sociaux.
Si le débat entre high et low culture n’est évidemment pas nouveau, le traitement du sujet par Rob Pruitt est plutôt jubilatoire car la multitude de toiles démontre de frappantes similitudes entre le star-system du monde de l’art et celui du spectacle, ainsi que le grotesque potache typique des contenus diffusés sur les réseaux sociaux.

 

Rob Pruitt, « Rob Pruitt’s Official Art World Celebrity Look-Alikes », 2016-2017. Photo © Art Basel
Rob Pruitt, « Rob Pruitt’s Official Art World Celebrity Look-Alikes », (2016-2017). Photo © Art Basel

 

La « Frankfurter Küche » de Tobias Rehberger reproduit la toute première cuisine équipée, dessinée en 1926 par l’architecte viennoise Margarete Schütte-Lihotzky. Bien qu’elle soit entièrement en porcelaine, l’œuvre est fonctionnelle et peut être intégrée dans la cuisine du collectionneur qui pourra l’acquérir pour moins de 200’000 Euro. En effet, l’artiste allemand aime amener les dimensions de la vie dans le monde de l’art. Anachronisme ou interprétation contemporaine, sa cuisine est décorée d’une lampe faites de bols IKEA.

 

Tobias Rehberger, « Frankfurter Küche ». Photo © Art Basel
Tobias Rehberger, « Frankfurter Küche ». Photo © Art Basel

 

Les Maschine (2016/2017) de Markus Schinwald présentent d’anciens mécanismes horlogers, programmés à réagir aux visiteurs et actionner la rotation de fragments de meubles. L’apparence organique des pièces de bois mises en mouvement par un dispositif visible et bruyant a de quoi inquiéter. Cela rappelle les automates de forme humaine, mais ici complétement dépouillés et évidés comme s’ils n’en restaient que des morceaux de carcasse. L’artiste autrichien, représenté par la galerie Thaddeus Ropac, dessine des parallèles entre objet et corps pour un résultat aussi mystérieux que captivant.

 

Markus Schinwald, Maschine (2016/2017). Photo © Art Basel
Markus Schinwald, Maschine (2016/2017). Photo © Art Basel

 

On y découvre aussi des interventions plus ancrées politiquement, comme celle de Mike Kelley entre disco, gospel et missile, du duo FORT avec les restes, vidés de marchandise et d’employé, d’un magasin Schlecker, une entreprise allemande qui a fait faillite en 2012, « Untitled (Our people are better than your people) » (1994) de Barbara Kruger, ou encore l’installation « Messages from the Atlantic Passage » (2017) de Sue Williamson qui rapporte l’histoire de siècles d’esclavage.

 

Sue Williamson , « Messages from the Atlantic Passage » (2017). Photo © Art Basel
Sue Williamson, « Messages from the Atlantic Passage » (2017). Photo © Art Basel

 

Barbara Kruger, « Untitled (Our people are better than your people) » (1994). Photo © Art Basel
Barbara Kruger, « Untitled (Our people are better than your people) » (1994). Photo © Art Basel

 

À côté de cela, il y beaucoup de kitsch comme l’installation de Cildo Meireles où le visiteur peut marcher sur des œufs sous un plafond de balles (un hit sur instagram!), ou la sculpture à boutons miroitants du musicien Nick Cave.

 

Nick Cave, Speak Louder 2011. Photo © Art Basel
Nick Cave, Speak Louder (2011). Photo © Art Basel

 

Malheureusement, je ne peux pas juger des vidéos, que je n’ai pas eu le temps de voir plus d’une minute. Certaines ne sont pas forcément pensée pour être vue en entier, à l’instar de l’installation « World Light – The Life and Death of an Artist » (2015) de Ragnar Kjartansson qui affiche une durée record de 20 heures et 45 minutes, mais il faut reconnaitre que le dispositif est un peu ingrat pour la vidéo, dans une manifestation où tous courent pour en voir le plus possible.

 

En introduction ou en conclusion, Caudia Comte investit la Messeplatz avec une importante installation surmontée d’un gigantesque NOW I WON écrit en troncs d’arbre. Le palindrome invite à participer aux nombreux jeux de fête foraine, relookés aux motifs et couleurs de l’artiste vaudoise, proposés pour tenter de remporter une de ses œuvres. Car oui Art Basel est aussi une foire où les plus chanceux repartent avec une toile sous le bras!

 

Claudia Comte, NOW I WON (2017). Photo © Art Basel
Claudia Comte, NOW I WON (2017). Photo © Art Basel 

Texte: Corine Stübi
Photos: © Art Basel

À lire aussi le reportage sur Design Miami / Basel 2017

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Entretien avec le peintre David Weishaar

Portrait de David Weishaar avec la toile “Black dog runs at night”, 2017.

 

Ktdsays vous montre les coulisses des expositions de la galerie Kissthedesign. Une belle opportunité d’en découvrir plus sur les artistes en marge de leurs expositions et dans l’intimité de l’atelier.

Pour inaugurer la rubrique visite d’atelier, j’ai rencontré le jeune artiste David Weishaar aux Ateliers de Bellevaux à Lausanne, où il pratique la peinture. Son exposition « Presque ombre » se tient à la galerie Kissthedesign du 28 avril au 2 juin 2017.

 

Vue des ateliers de Bellevaux Photo © Corine Stübi
Vue des ateliers de Bellevaux.

 

Tu te consacres aujourd’hui entièrement à la peinture, est-ce que cela a toujours été le cas ?

Oui plus ou moins, j’ai commencé la peinture à l’âge de 15 ans au Lycée, puis en arrivant aux Beaux-arts de Strasbourg, je me suis exercé au dessin sous l’influence d’un professeur. C’était une formation à l’ancienne, j’y ai appris le dessin d’observation et de figure en reportant le sujet à travers un quadrillage, on s’exerçait au croquis à l’extérieur. Je me suis donc tout naturellement développé dans la peinture figurative, même si à l’époque, on trouvait tous cet enseignement traditionnel un peu pénible. Mais avec le recul, je comprends que ça m’a permis d’acquérir une technique sure et m’a ouvert d’autres horizons quand je suis entré à l’ECAL.

 

Tes tableaux dépeignent des sujets très variés, où puises-tu tes références visuelles ? Qu’est-ce qui t’inspire au quotidien ?

Mes images proviennent de la presse, ce sont souvent des captures d’écran car je lis la presse depuis mon smartphone. Je regarde beaucoup de vidéos, des documentaires scientifiques notamment, sur internet et fais des screenshots de tout ce qui m’interpelle. Je dois avoir des milliers de photos d’écran enregistrées dans mon téléphone. Ça m’arrive aussi de photographier l’image sur mon ordinateur, j’aime bien ce passage à travers plusieurs écrans, ça dégrade l’image d’une manière intéressante. J’ai plusieurs amis qui faisaient ça et ça me plaisait bien. J’ai ensuite appris que Luc Tuymans, dont j’admire la production, travaillait aussi de cette manière.

Depuis que je suis tout jeune, je suis fasciné par la nature et l’animalité. En ce moment, je lis d’ailleurs un livre formidable « L’univers sans l’homme » de Thomas Schlesser, qui reprend l’histoire de l’art, plus particulièrement de la peinture, avec le filtre du rapport de l’homme avec son environnement. De la Renaissance à aujourd’hui, il mesure l’impact de l’homme sur la nature à la fois directement dans l’œuvre et dans le contexte, dans lequel les artistes évoluaient. Actuellement, je suis en plein dans ce type de réflexions et il y a tout un bestiaire, d’animaux, mais de plantes aussi, qui peuplent mes œuvres récentes.

 

David Weishaar, Strobile, 2016
David Weishaar, Strobile, 2016. Huile sur toile, 70 x 90 cm

 

David Weishaar, World brain, 2016
David Weishaar, World brain, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm


Dans ton travail il y a d’un côté des motifs très classiques, justement le paysage, la nature, les animaux et de l’autre des images à sensation qui font le buzz sur les réseaux sociaux (Des conflits, des guerres ou des fun facts scientifiques ou pas).

Oui, la deuxième partie fait justement référence à l’intervention de l’homme sur son environnement. C’est un peu la trace, le passage de quelque chose qui n’est pas vraiment représenté. L’humain est d’ailleurs rarement illustré directement dans mes toiles, mais il s’y trouve sous la forme de relique de ses actions ou réalisations. Par exemple une de mes toiles représente les ruines d’un lycée où il y a eu une tuerie, sur une autre, « World Brain », c’est la trace du lieu de stockage de l’internet dans le désert américain.

La figure humaine est présente sur la toile « From the encounters of the end of the world » avec ces 3 scientifiques qui écoutent la glace fondre. Mais ils sont dépeints entre figuration et abstraction, de sorte qu’ils pourraient se confondre avec les phoques, dont ils portent la peau. On retrouve à nouveau cette ambivalence. Sinon sa présence est physique dans « Sueur froide », mais en macro, de si près qu’elle devient méconnaissable.

 

David Weishaar, From the encounters of the end of the world, 2016
David Weishaar, From the encounters of the end of the world, 2016. Huile sur toile, 70 x100 cm

 

Peux-tu nous expliquer comment tu abordes une nouvelle toile ? Comment est-ce que tu travailles d’après ta capture d’écran ?

Je projette la photo sur la toile. Puis je démarre avec un système de taches, de lavis, pour démarquer les zones, ensuite j’éteins le projecteur et poursuis de manière plus instinctive. Par contre le lien avec la photo originale perdure jusqu’à un certain point, c’est à dire que je retourne souvent à mon smartphone pour la revoir.

J’aime bien les surprises qui découlent de l’étape disons « mécanique ». Il faut savoir que le projecteur éblouit complètement, ça se fait donc à l’aveuglette. Une fois le projecteur éteint, il y a des manques ou des vides qui font surface et sont exploitables de manière créative. Il y a des zones d’ombre ou de lumière qui sont sur l’image de base, mais que je n’arrive pas forcément à reporter de suite et qui parfois s’inversent jusqu’à emmener l’image dans une autre direction.

 

Vue de l'atelier de David Weishaar

Vue de l'atelier de David Weishaar
Vues de l’atelier de David Weishaar

 

Qu’est-ce que tu conserves de l’original ? Quel est ton rapport à l’original ?

C’est toute la question ! Jusqu’où je reste fidèle ou pas à l’original ? J’ai un rapport très fort à la photographie en tant que médium, il est question de cadrage, de point de vue, de position, tout cela doit fonctionner pour que je puisse avancer. L’image que j’ai capturé sur mon téléphone doit être présente dans ses proportions. Il y a toujours un moment de reproduction, certainement hérité de ma formation académique, les choix de couleurs, quant à eux, interviennent dans un deuxième temps.

C’est, je pense, ce qui me démarque des peintres abstraits. Au final je pourrais complétement partir dans l’abstraction, m’éloigner rapidement du modèle de base, mais ça me fait peur autant que ça m’attire. J’hésite parfois, néanmoins quelque chose me ramène toujours au modèle. Au fond ça me rassure, tout comme ça devait rassurer de nombreux peintres qui se déplaçaient dans la nature avec leur chevalet pour peindre ce qu’ils avaient devant eux. Je suis fasciné par les peintres qui peignaient la mer dans leur atelier parce qu’avant l’apparition des tubes de peinture, ils n’avaient pas la possibilité de faire autrement.
La transition entre le moment où la nature était fantasmée dans l’atelier et celui de l’approche naturaliste face au sujet marque un profond changement stylistique.

 

Au final tu es aussi dans ce rapport fantasmé et distant avec ton sujet car tu ne dépeins que sa capture, sa traduction dans les médias.

Oui c’est vrai je travaille aussi en atelier sans jamais avoir le modèle vivant ou le paysage réel sous les yeux. Par contre le projecteur représente une grosse économie de travail par rapport au report au quadrillage. C’est si rapide que c’est même parfois dangereux, là j’ai raté deux toiles en allant trop vite. Il faut essayer de conserver un certain recul.

 

Vue des ateliers de Bellevaux Photo © Corine Stübi
Vue des ateliers de Bellevaux

 

La première fois qu’on s’est rencontré, tu me disais que tu peignais principalement sur de grandes toiles. Pour l’exposition à la galerie Kissthedesign, tu expérimentes pour la première fois le petit format. Alors résultat ?

Le changement d’échelle m’a beaucoup déstabilisé, raison pour laquelle j’ai si peu de petits formats à te proposer pour l’exposition. Le traitement est complètement différent, en deux ou trois gestes, la toile peut être gâchée, la surface déjà surexploitée. D’autant plus que j’ai l’habitude de travailler avec des pinceaux très fins pour mes grandes toiles, et j’ai dû me servir des mêmes pour les petits tableaux. Il aurait presque fallu que je trouve des pinceaux pour miniatures !
Mais la difficulté s’est avéré enrichissante, c’est bien d’être un peu bousculé dans ses habitudes, ça ouvre de nouvelles perspectives.

 

David Weishaar, Water droplet orbiting around a charged knitting needle in space, 2017. Huile sur toile, 30 x 40 cm
David Weishaar, Water droplet orbiting around a charged knitting needle in space, 2017. Huile sur toile, 30 x 40 cm

 

Comment sélectionnes-tu les images que tu vas ensuite traduire en peinture ?

Avant tout, l’image doit avoir été digérée pour que je puisse la peindre. Par exemple dans mon stock d’images, certaines sont sur mon smartphone depuis 1 ou 2 ans. Quand j’en choisi une, j’ai besoin de la laisser reposer et de me l’approprier. C’est un processus assez long, j’ai souvent besoin de plusieurs mois entre la sélection et le début de la production.
J’utilise beaucoup les outils de mon Iphone, me sers des favoris pour y stocker les images présélectionnées et fais du tri comme ça. J’efface les images qui ont été peintes ou sont définitivement écartées et en ajoute régulièrement de nouvelles. De les avoir toutes au même endroit me permet aussi de réfléchir à des assemblages entre elles.

 

Quand je vois ta démarche en coulisses, je m’aperçois que malgré ton médium de prédilection, la peinture, tu es réellement un artiste de la génération 2.0 !

Oui, tout est centralisé dans mon smartphone ! J’écoute tout le temps la radio en fond, lis beaucoup, mais j’enregistre tout ce qui attire mon attention sur mon téléphone. De la même manière que je capture les photos, je travaille beaucoup avec l’application Notes, où je recopie des citations qui m’interpellent, une petite phrase entendue sur France culture, des pensées, ou même des réflexions sur mes peintures en cours, genre « ajouter un peu de bleu à cette toile ». Tout ce que j’écris s’y retrouve pêle-mêle. Comme je conserve tous les textes, c’est amusant de relire des passages deux ans après et ne plus savoir si c’est moi qui l’ai écrit ou si c’est de quelqu’un d’autre.

Je n’efface pas les textes, car je suis très attaché à ces réflexions en amont de mon travail pictural. De manière générale, je trouve intéressant de garder une trace de ce qui nourrit une production. En effet, ce n’est pas toujours facile de mettre des mots sur une image.

 

Peintures de David Weishaar.
Peintures de David Weishaar.

 

En fait, ce que tu fais dans Notes illustre très bien ta démarche. Dans ta liste de textes, cohabitent une citation de Walter Benjamin, avec une to do list, ou encore une punchline entendue à la radio. Tout comme on peut retrouver dans tes peintures, indifféremment, une toile d’araignée le matin, des bombardements en Syrie, une architecture du Vatican, de la transpiration en macro ou un cours de fitness.
Il y a cette idée d’une longue série qui de prime abord semble disparate, mais tisse des liens non linéaires. Comment est-elle construite ?

Ça se fait par ricochet, une image en amène une autre, la succession de toiles a lieu de manière progressive. Je construis toujours une image à travers le prisme de la précédente. J’ai parfois tenté des images sans ce lien, tout à coup influencé par du contenu apparu sur mon fil Facebook ou autre, mais jusqu’à maintenant le résultat n’a jamais été concluant. C’est comme faire l’économie d’une étape fondamentale.

 

On sent différentes thématiques imbriquées dans la succession de tes toiles. Qu’est-ce qui te motive à aborder un sujet plutôt qu’un autre ? Ou est-ce le hasard qui te mène dans une direction ?

Non ce n’est jamais vraiment le hasard, je ne suis d’ailleurs pas sûr d’y croire. Mais c’est amusant que tu parles de ça, parce que le tableau « Le nombre et la sirène » porte le titre d’un livre de Quentin Meillassoux qui traite justement de l’idée du hasard à travers l’analyse du poème « Un Coup de Dés n’abolira jamais le Hasard » de Mallarmé.
Selon moi, les connexions se font en fonction des approches que tu as de certaines thématiques. Ce qui semble instinctif ne l’est pas forcément.

 

David Weishaar, Le nombre et la sirène, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm
David Weishaar, Le nombre et la sirène, 2016. Huile sur toile, 70 x 100 cm

 

Ce qui m’intéresse, c’est le grand écart que tu peux faire entre 3 – 4 toiles, tout en conservant une cohérence. Par exemple, une amie m’a acheté la toile qui dépeint le petit Aylan. Quand elle est venue la chercher à l’atelier, j’étais en train de peindre un bouquet de fleurs pour ma sœur. Elle a été frappée à quel point les deux œuvres dialoguaient, alors que les sujets semblaient si lointains.
Ou « Sueur froide » avec un macro de peau humaine proche de l’abstraction et « The black dog runs at night » qui représente un chien errant à Alep en négatif, puisqu’il est blanc sur la toile, mais noir en réalité. Qu’est-ce qui se passe entre ces deux images ? Quels sont les liens qui émergent ? C’est ce qui me passionne !

 

En effet, ça ouvre la narration au-delà de la toile. Dans ton dernier exemple, on sent bien cette sensation de peur qui apparaît dans le dialogue entre les deux tableaux. Mais les œuvres fonctionnent aussi très bien seules car le titre intervient de la même manière: Avec un titre comme « Sueur froide » on comprend vite cette idée de peur, qui fait écho autant à la science qu’au cinéma.

Le dialogue laisse la place à l’imaginaire, l’œuvre n’est pas donnée de manière frontale, elle se développe autour de la ramification de tous ces éléments.

 

David Weishaar, Sueur froide, 2017. Huile sur toile, 80 x 130 cm
David Weishaar, Sueur froide, 2017. Huile sur toile, 80 x 130 cm

 

Tes œuvres ne sont donc pas vraiment conçues par thématiques, c’est beaucoup plus flou sans classification de valeur, même si certains thèmes sont récurrents. Que souhaites-tu exprimer dans cette indifférenciation des contenus ?

Finalement c’est assez caractéristique de notre époque, on est bombardé d’images de toutes sortes. Sur les réseaux sociaux on passe notre temps à scroll down pour faire défiler des contenus et des images.
J’ai toujours été stylistiquement entre l’apparition et l’effacement, ça doit répondre à notre manière de consommer les images aujourd’hui, je pense. Il est aussi question de l’obsolescence de l’image.

 

Ça me fait penser à Snapchat ou aux stories d’Instagram, où l’événement (ou le non-événement) est capturé pour être diffusé pendant 24 heures avant de s’effacer pour toujours.

Oui, sauf que je fais de la peinture et que la peinture est quelque chose qui est figé et reste.
D’ailleurs ça me fascine de voir ce qu’on peut faire, aujourd’hui encore, avec un médium, qu’on considérait, surtout dans sa forme figurative, moribond il y a une vingtaine d’années. À quel point cette technique archaïque reste actuelle et se réinvente continuellement.

 

Selon moi, ta peinture emprunte beaucoup au digital : Plus que le grain de la photo, le pixel est présent. Et surtout ton style délavé proche de l’effacement rend parfaitement ce nouveau statut de l’image, toujours à deux doigts de se faire chasser par la suivante. Alors c’est vrai c’est figé sur une toile, en plus en peinture à l’huile, réputée durable, pourtant c’est comme si elle contenait en elle-même sa propre obsolescence.

C’est intéressant ce que tu dis, car, effectivement, sur certains tableaux la toile est laissée brute. En réalité, je suis toujours en balance entre le moment où je commence l’œuvre et celui où je la termine.
On m’a enseigné que la peinture était la matière qu’on apposait sur la toile, d’abord avec de larges zones de couleurs diluées, une étape suivie de la pose d’accents et de contrastes, mais à aucun moment la toile ne devait apparaître. Je suis souvent encore dans ce type de questionnements même si ce n’est pas très contemporain… Léonard De Vinci le faisait déjà sur certaines toiles, longtemps considérées comme inachevées.

J’aime bien qu’on s’interroge sur la temporalité de la peinture, est-ce que c’est quelque chose qui est en train de naitre sous nos yeux ou au contraire s’agit-il d’un événement passé qui disparaît ? Cette absence partielle laisse aussi une échappatoire à l’imaginaire du spectateur.

 

David Weishaar, Strobile et World brain, 2016
David Weishaar, Strobile et World brain, 2016

 

David Weishaar, "Black dog runs at night", 2017. Détail.
David Weishaar, “Black dog runs at night”, 2017. Détail.

 

À travers la source digitale, il est donc aussi question d’une réflexion sur la peinture en soi ? 

Oui, reproduire une image en peinture, c’est un peu la transcender, l’amener dans l’étrange. Il y a une distance qui se crée par rapport à l’objet peinture, si on la compare à une photo par exemple. C’est aussi un objet façonné, brossé, qui change l’état du sujet.

 

Tu es diplômé Bachelor et Master de l’ECAL, dans quelle mesure l’école a influencé ta pratique artistique ! Quelles ont été les rencontres marquantes ?

Comme je venais d’une formation académique, aux antipodes de celle prodiguée à l’ECAL, les débuts ont parfois été un peu compliqués. Mais j’y ai fait de très belles rencontres, notamment Jacques Bonnard, dont j’ai rejoint l’atelier dès la deuxième année. Jacques a joué un rôle important pour moi, il arrivait à se projeter dans mon travail sans pour autant être intrusif. Je recevais constamment des inputs artistiques de sa part, sur les expositions à voir, les lectures qui pouvaient m’intéresser ou simplement des images ou des inspirations, ça continue d’ailleurs aujourd’hui encore.

L’ECAL a aussi contribué à ce que j’expérimente les couleurs. Au début, je travaillais beaucoup les gris, les tons sombres, puis je me suis progressivement ouvert à des teintes plus acidulées et même des motifs kitsch comme un chat monumental sur fond rose !

 

Comme on l’a vu, tu as énormément de sources d’inspirations, que ce soit les actus, tes lectures, mais quels sont les artistes visuels qui t’influencent ? ou que tu admires ?  

J’ai une grande admiration pour Luc Tuymans, un peintre belge incontournable qui a influencé de nombreux jeunes artistes. C’est presque de la jalousie, même si je ne peux pas me le permettre! Il y a aussi l’artiste polonais Wilhelm Sasnal, directement inspiré de Luc Tuymans. Je suis très intéressé par le personnage fascinant qu’est Marcel Duchamp, un ancien peintre, on l’oublie souvent! À l’époque j’aimais bien Axel Pahlavi, mais ça me parle moins aujourd’hui. En ce moment, je regarde beaucoup Paul Klee, Thomas Schlesser revient d’ailleurs souvent sur lui dans « L’univers sans l’homme ».

 

50e Action Flac, David Weishaar, Lithographie "Retourner à la mer", 2017
50e Action Flac, David Weishaar, “Retourner à la mer”, 2017. Lithographie réalisée par Raynald Métraux

 

Tu as été choisi pour produire la 50e Action du Guide contemporain, pourrais-tu nous dire deux mots sur ce travail ? 

C’est un travail politique, écologique, mais aussi poétique. Je me suis intéressé aux ours polaires, qui sont en voie d’extinction, ainsi qu’aux baleines. Passionné par les documentaires animaliers et les rapports scientifiques, j’y ai découvert que, dans l’histoire de l’évolution des espèces, les baleines avaient des pattes qu’elles ont progressivement perdu en retournant à la mer et qu’une queue avait poussé à la place. Alors je suis parti du principe que si on laissait du temps à l’ours polaire, peut-être que lui aussi retournerait à la mer. Puis je me suis imaginé comment pouvait se passer cette intégration, car il faudrait qu’il apprenne un nouveau langage. Cette idée fait écho aux recherches du musicien David Rothenberg, qui est parti en Haïti jouer de la clarinette avec les baleines. Ce faisant, il s’est aperçu qu’elles lui répondaient, il a alors répertorié ces différents sons et les a traduits en pictogrammes. J’ai donc eu envie de créer ma propre partition, puis, aidé du musicien Matteo Simonin, le chant de baleine correspondant.

La 50e Action est une lithographie, intitulée « Retourner à la mer » et réalisée par Raynald Métraux. Le multiple est muni d’un QR code qui permet à l’acheteur de télécharger son pendant sonore.

 

Propos recueillis par: Corine Stübi
Texte: Corine Stübi
Photos: © Corine Stübi (excepté les reproductions © David Weishaar)