Catégories
Art Design

Miroir Miroir au Mudac de Lausanne

Malgré le titre de l’exposition et l’affectation aux arts appliqués du mudac, il est ici à peine question de la typologie miroir dans le design. Il y a bien quelques miroirs « fonctionnels » mais là n’est pas le propos, loin de là.

En effet, le moodboard qui a accompagné, pendant deux ans, les recherches de Marco Costantini, commissaire de l’exposition, montre une gravure du XIXe siècle d’Alice traversant le miroir, diverses peintures illustrant le mythe de Narcisse, le selfie pris dans l’espace par l’astronaute japonais Aki Hoshide, celui d’Obama à l’enterrement de Nelson Mandela, ou, pour la partie la plus sombre, les bourreaux de l’État Islamique posant avec leurs victimes. On l’aura compris, la thématique de l’exposition se situe au-delà du miroir, bien plus dans la question du reflet au sens large, de son pouvoir spatial ou métaphysique, mais aussi bien sûr du narcissisme, aujourd’hui exacerbé par le flot d’images générés par les réseaux sociaux. La recherche est donc plus sociologique et narrative que formelle. L’exposition est d’ailleurs articulée autour de 8 chapitres, chacun évoquant une facette du reflet.

Marco Costantini a habitué les visiteurs du mudac à des expositions où art et design s’entremêlent avec brio pour soutenir un propos souvent riche en profondeurs, comme c’était le cas, en 2015, avec « Nirvana », consacrée à la sexualité et aux objets de plaisirs. Une fois encore la liste d’artistes et de designers fait saliver: Bill Viola, Doug Aitken, Andy Warhol, Mathias Kiss, Douglas Gordon, William Wegman, Richard Prince, Pipilotti Rist, Pierre & Gilles, Arik Levy, Jeppe Hein, Carsten Höller, etc. Au royaume de Narcisse les stars sont rois, aussi les stars de l’art!

 

Vue de l'exposition Miroir Miroir, à gauche papier peint de Andy Warhol, au centre Douglas Gordon, Untitled (je suis le nombril du monde), et à droite New portraits de Richard Prince. Photo © Daniel Droz & Tonatiuh Ambrosetti
Vue de l’exposition Miroir Miroir, à gauche papier peint de Andy Warhol, au centre Douglas Gordon, Untitled (je suis le nombril du monde), et à droite New portraits de Richard Prince. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

Une de mes salles favorites est justement consacrée à l’égocentrisme et à la célébrité. Le curateur y confronte Andy Warhol et Kim Kardashian, un choix audacieux qui aurait sans aucun doute enthousiasmé le pape du pop art et témoigne d’une profonde inversion de paradigme. Si le papier peint orné de portraits d’Andy Warhol, daté de 1978, participe évidemment au culte de la personnalité, il faut reconnaître que le droit de se faire portraiturer à l’époque était plus difficile à obtenir qu’en 2017! Il appartenait principalement aux personnalités ayant accompli des actes ou des œuvres notables: des écrivains, des politiques, des artistes, des acteurs de cinéma, etc.
Warhol avait prédit que chacun aurait son quart d’heure de gloire dans le futur, il aurait adoré Instagram! En effet, aujourd’hui, le quart d’heure se prolonge et des carrières se forment simplement à partir de l’image, à l’instar de Kim Kardashian devenue célèbre grâce à la télé-réalité et à ses selfies.

 

Vue de l'installation New Portraits de Richard Prince à la galerie Gagosian à New York. © Richard Prince. Courtesy Gagosian Gallery. Photo © Robert McKeever.
Vue de l’installation New Portraits de Richard Prince à la galerie Gagosian à New York. © Richard Prince. Courtoisie de Gagosian Gallery. Photo © Robert McKeever.

 

Ayant suivi avec attention la polémique, j’ai été ravie de retrouver une toile de la série « New Portaits » de Richard Prince. En effet, l’artiste américain a récupéré une quarantaine de publications Instagram qu’il a reproduit sur des toiles de grand format. Vendues 90’000$ l’unité (en 2015), les œuvres reprennent les images telles quelles entourées du cadre blanc et des outils propres au réseau social. Outre la reproduction sur toile, l’intervention de l’artiste consiste à commenter le post directement sur Instagram avant d’en faire une capture d’écran. La démarche lui a valu, par la suite, de nombreuses plaintes pour violation de copyright, car l’appropriation s’est faite sans l’autorisation des auteurs, mais aussi des réponses plutôt amusantes, comme celle des pin-ups SuicideGirls qui se sont mises à vendre des prints de leur post, « copié » par Prince, pour la modique somme de 90$.

 

 

Photo © Suicide Girls
Photo © Suicide Girls

 

Une belle métaphore du marché de l’art, et de la cote des artistes, à l’heure des réseaux sociaux!
Le résultat des affaires en cours est aussi à suivre avec attention, car, au-delà de Richard Prince, elles touchent à la question du copyright sur des réseaux, dont l’utilisation implique, à priori, l’abandon de ses propres droits à l’image…

 

Shia LaBeouf, Nastja Säde Rönkko et Luke Turner, I am sorry et All my movies. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
Shia LaBeouf, Nastja Säde Rönkko et Luke Turner, I am sorry et All my movies. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

Le mythe tragique de Narcisse, le jeune chasseur mort d’un amour impossible pour son propre reflet, se retrouve sous différentes formes. Dans une flaque d’eau pour Mat Collishaw, le déclencheur à la main pour capturer un reflet qui échappe au spectateur. Plus loin, l’acteur de blockbusters Shia La Bœuf se complait dans sa propre image de star hollywoodienne dans la vidéo « All my movies » (2015), où il est filmé en train de regarder tous les films dans lesquels il apparaît. L’intrigante vidéo « Reflecting Pool » (1977-79) de Bill Viola, que j’avais eu la chance de voir en projection à Bruxelles, manipule avec finesse l’image de sorte à avaler le reflet et son auteur.

 

 

Les selfies sont donc à l’honneur, on l’a vu avec la publication « Selfish » de Kim Kardashian exposée dans sa deuxième édition – flanquée d’un autocollant « more me » -, il est bien sûr possible de se prendre en photo dans les nombreux miroirs de l’exposition et même en une de l’édition américaine de Vogue grâce à Olaf Nicolai!
J’avoue avoir assez peu de sympathie pour les selfies et me réjouis que certaines œuvres leur résistent. C’est le cas du miroir « Ghost » (2001) du designer et professeur à l’ECAL, Olivier Sidet, où un voile brumeux poursuit celui qui cherche, en vain, à s’y contempler. Ou l’œuvre interactive « Wooden Mirror » (1999) de Daniel Rozin qui reproduit l’image du spectateur en ombres avec des pixels de bois, une image qui se précise dès que l’on s’approche de la caméra espionne, mais que seuls les visiteurs avec plus de recul peuvent voir. En somme, des dispositifs qui obligent la collaboration pour dévoiler le reflet.

 

Wooden Mirror de Daniel Rozin et, à droite, Ghost de Olivier Sidet. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
Wooden Mirror de Daniel Rozin et, à droite, Ghost de Olivier Sidet. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

Il est aussi question du rapport psychanalytique au moi, à la réalité ou l’altérité de ce qui se trouve dans le reflet. Ainsi le double YOU de Doug Aitken valide l’identité « autre » de la personne qui s’y mire, autant qu’il semble alerter les Narcisses séduits par leur alter ego. Mounir Fatmi superpose dans le triptyque « Divine Illusion » (2013-14) des extraits des 3 ouvrages religieux que sont la Bible la Thora et le Coran avec des tests psychologiques de Rorschach, interrogeant ainsi la construction du sacré. La jeune artiste belge Nel Verbeke, dont j’ai inclus le travail dans ma liste des plus beaux miroirs, propose des objets de mélancolie intimement lié au temps et à la vanité.

 

YOU YOU de Doug Aitken et, à droite, Divine Illusion de Mounir Fatmi. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
YOU YOU de Doug Aitken et, à droite, Divine Illusion de Mounir Fatmi. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

L’installation « Who Fears The Other » (2017) de l’artiste lausannoise Sandrine Pelletier se réfère au poème rédigé par la Bible Society of Egypt suite à l’exécution de 21 d’entre eux par Daesh en Lybie en février 2015. Le titre se lit sur des miroirs dont la surface a été traité à l’acide. Les supports ainsi dégradés évoquent la relique et la terreur exercée par un groupuscule passé maître en communication visuelle et en community management.

 

Sandrine Pelletier, Who Fears The Other 
Sandrine Pelletier, Who Fears The Other

 

Miroirs parlants, miroirs noirs, peuplant les contes de fée ou tirant sur l’occulte sont les témoins impitoyables du temps qui passe, de la vanité et de la mort. À l’image du miroir de la méchante reine dans Blanche Neige qui, après l’avoir flatté tout au long de ses belles années, finit par lui préférer une plus jeune.

L’histoire occulte des miroirs noirs trouve son expression la plus flamboyante dans « Black Mirror, Hydrus » (2014) de Mat Collishaw. Une pièce plutôt tape à l’œil qui diffuse, en vidéo, la peinture « David avec la tête de Goliath » du Caravage dans un luxueux cadre en verre de Murano.

 

Mat Collishaw, Black Mirror, Hydrus. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
Mat Collishaw, Black Mirror, Hydrus. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

Pour autant les propriétés physiques du miroir ne sont pas oubliées, une salle entière est consacrée à la perception. Les décorateurs le savent bien, les surfaces miroitantes permettent d’agrandir une pièce, mais pas seulement, elles aident à modeler leur environnement. C’est le cas des propositions de Mathias Kiss, Arik Levy, Daniela Droz et Maria Bruun qui par d’habiles constructions donnent à voir l’espace transformé qu’elles produisent. L’espace est ainsi froissé, déplié, ou ouvert sur de nouvelles illusions.
Mention spéciale pour le mystérieux totem « Untitled 15 (Guides) » (2013) de David Altmejd qui apparaît comme un ovni indéchiffrable mais fascinant.

 

David Altmejd, Untitled 15 (Guides). À droite miroir froissé de Mathias Kiss. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti
David Altmejd, Untitled 15 (Guides). À droite miroir froissé de Mathias Kiss. Photo © Daniela Droz & Tonatiuh Ambrosetti

 

L’exposition se conclut avec des dispositifs interactifs qui instaurent un dialogue entre nouvelles technologies et vision de soi. Le visiteur est ainsi invité à se mettre en scène face à des œuvres qui lui répondent, soit en enregistrant de manière éphémère sa présence, soit plus littéralement avec un mime de l’artiste, ou encore en pénétrant l’esprit du spectateur, qui devient alors acteur de la définition de l’image projetée, par sa simple pensée.

 

Pour le photographe Peter Lindbergh, cité dans le magazine Monopol, le selfie est certainement la chose la plus idiote qui soit. En effet, cette course effrénée à la reconnaissance du moi par les autres, ne ferait-elle pas que masquer un vide intérieur? se projeter hors de soi pour avoir une chance d’exister? Et finir par disparaître dans le flot des images, avalé par son propre double…
Une étape ultime parfaitement illustrée par le travail « memememe » des jeunes artistes brésiliens Radamés Ajna et Thiago Hersan, où un smartphone n’a plus besoin de personne pour prendre les plus beaux selfies et les poster sur son compte Tumblr. Une vision ma foi peu rassurante, mais qu’on peut heureusement vite refouler, à une encablure de porte, en rêvassant devant l’espace fictif ouvert par Damian Navarro, qui invite à voir ce qui se trame de l’autre côté du miroir.

 

Exposition Miroir Miroir jusqu’au 1er octobre 2017 au mudac, Place de la Cathédrale 6, Lausanne.

 

Texte: Corine Stübi
Image de titre: The Mirror | Hourglass (2014 – 2016), Nel Verbeke. Photo © Alexander Popelier, courtoisie de Roehrs & Boetsch.

 

NB: Pour ceux qui aiment le design et le mudac, le musée propose des cartes de membre à petit prix pour bénéficier de l’accès gratuit toute l’année, ainsi que de visites privées et de nombreux avantages réservés aux amis du mudac.